Un étrange voyage

On avait le pouvoir mais on l’a épuisé à vouloir l’attraper, à vouloir lui donner un nom et une idée.

Ma vie s’était arrêtée, et je n’ai pas cessé de lui courir après, refusant de penser à la réalité. Je n’ai pas fait le choix de tout laisser tomber. J’ai juste décidé de m’éloigner de moi. C’était bien trop sérieux, beaucoup trop douloureux.

Je ne sais pas. En vérité j’ai fait un étrange voyage. Je me suis transformé, et pendant très longtemps je m’en suis contenté. Mais j’y ai-je gagné ? Un peu de vanité ?

Obligé d’essayer

Mais maintenant je sais il n’y a pas de mots pour raconter cela. J’aurai beau essayer ça ne sortira pas. J’aurai beau me fracturer le cœur, inspecter le passé, en appeler à l’invisible, ça restera de l’impossible à dire. Et pourtant je persiste à refuser cette évidence ? Disons je me sens obligé d’essayer, forcé de refuser cette impossibilité. Et ça, quand on y pense, c’est quand même bizarre. Enfin je ne sais pas. C’est beaucoup trop tendu. Je ne vois pas comment je pourrais négocier.

Pas la moindre ouverture

J’ai rattrapé le ciel, et je l’ai oublié. Il y avait des mots qui ne me plaisaient pas. Des expressions d’amour, inoubliables et inutiles. Pas la moindre confiance, pas la moindre ouverture.
Pourtant il y en avait, des choses à raconter. Des espoirs et des joies. Des fausses repentances.

Si ça lui fait plaisir

Je ne vais pas cesser de trouver de la peur. Il vaut mieux décider de la laisser tomber. C’est juste un élément constitutif du décor. Pas de quoi s’inquiéter, ni se sentir visé. Chacun est libre d’avoir peur, si ça lui fait plaisir.
Je ne suis pas sournois. Tout juste un peu pressé de m’éloigner de moi.

Se défigurer

C’est drôle comme cette idée de me défigurer me paraît pertinente. Comme si le désir était assez puissant pour ne pas s’épuiser au cours de l’expérience. Car il est évident qu’on ne pas mourir sans cesser de souffrir ? Si j’avais la réponse je ne serais plus là.
En attendant je suis déterminé à faire ce qu’on voudra de moi. De toute façon je n’ai pas réellement le choix. La maladie me tient et ne me lâche pas. Cette lourde fatigue, ce lent épuisement. Cette difficulté à parler, à écrire. Exactement ce qu’il fallait pour me faire désespérer. Ou plutôt pour finir de me désespérer. Après tous ces échecs, ces erreurs de parcours. Et surtout la prégnante conscience de mes fautes. Bien sûr irréparables, sinon ce ne serait pas drôle. Car le but est bien sûr de me faire plier. Pas seulement s’imposer la culpabilité, pas seulement s’arracher de sincères remords, mais enfin réussir à me défigurer, à faire de moi un autre. Peut-être plus joli, agréable, efficace. Peut-être plus conforme à la nécessité… Qu’importe, en vérité. Si j’avais ce pouvoir je ne serais plus là. J’aurais enfin trouvé le moyen d’oublier ce qui me souffrir. Trouvé enfin moyen d’effacer le passé, ou mieux de le changer.
Pour l’instant je ne suis que pressé de partir. Pour pouvoir enfin cesser de me traîner ainsi. Pour pouvoir enfin cesser d’accommoder mon désespoir sans parvenir à le chasser.
Je ne sais pas s’il faut se contenter de ça. Je veux dire du désir de ne plus être là à m’entendre gémir sur mes erreurs passées. Ceci sans même parler de la futilité de ce vain exercice.
Si ce n’était que moi je pourrais te parler. Et tu m’écouterais, et tu me répondrais, et on pourrait trouver moyen de se comprendre… Ce serait inédit, et sans doute agréable. Du moins je l’imagine. Autant dire que je suis vraiment trop éloigné de la réalité. Et qu’il existe encore moyen de s’amuser. Par exemple en comptant les squelettes cassés. Sans même décider de les reconstituer.
Et la boucle est bouclée. Il n’a jamais été question de se défigurer. C’est plutôt le contraire. Il vaut mieux arrêter de lutter contre soi. Ça ne marche jamais.