Des enchevêtrements de matériaux divers

Tiens c’est vrai c’était quoi au juste cette histoire ?… Cela se déroulait à la frontière exacte entre la vanité et la lucidité, là où l’image se construit en pleine liberté. Le moment où l’on dit que l’on va essayer de se représenter. Où l’on se définit un modèle à remplir, un moule où se couler, un rôle à jouer que l’on estime utile, nécessaire. Et puis bien sûr ensuite tout cela se transforme… Mais pourquoi celui-ci s’est-il dissimulé, a-t-il continué sans jamais renoncer à vouloir s’imposer ?
Ça se situe à la frontière, à l’âge où on ignore, où on est animé d’une foi véritable… Bah ! ce n’est pas si grave. Ce n’est qu’une bêtise, un énorme secret qui veut rester caché, et qui a certainement d’excellentes raisons pour ça.
Mais d’un autre côté on ne peut pas prétendre que la méthode ait l’air d’avoir porté ses fruits… En conséquence les idées sont toutes bienvenues, ne serait-ce que le temps de les apprivoiser, de voir si elles ressemblent à ce que l’on ressent.
Ce dont je suis certain est que cela résiste. Que rien ne paraît conforme, que la statue n’est pas de la taille voulue… Que ce qu’il faut réaliser semble encore impossible — ou bien au prix de compromis beaucoup trop encombrants. Enfin quoi, c’est certain, ça ne paraît pas simple.
Et puis bon, il faudrait dévoiler quelque chose que je tiens à garder secret ? Ce n’est pas tout à fait mon impression. C’est juste qu’il y a d’innombrables contraintes, et que mon intérêt est de les respecter. Qu’avant de me lancer je dois d’abord savoir que je suis dans le vrai, que quel que soit le résultat je n’aurai pas idée de me le reprocher.
Je ne sais pas pourquoi ça s’est passé ainsi, pourquoi je n’ai pas pu aller au bout de mon idée sans jamais m’inquiéter, sans me préoccuper de ce qu’on me disait… J’ai été entraîné, séduit, intéressé et captivé, et j’ai presque oublié ce que je voulais faire… Ou plutôt non : j’ai conservé mon idée bien ancrée, mais mille fois j’ai pensé que je m’en approchais avant de constater que ce n’était pas vrai. Ce qui bien sûr était la conséquence directe de ma confusion, je ne peux en douter. Si j’avais clairement su ce que je désirais, je n’aurais pas été séduit par ce qui m’en éloignait…
Quoique. Car il faut voir aussi ce qu’il y avait avant. À quel point j’étais loin de la réalité. Et l’inadéquation des outils que j’avais à ma disposition.
Enfin je ne sais pas. Et je n’ai pas vraiment envie de m’en soucier. Le chemin est ainsi, c’est dans ce monde-là que je dois avancer, mais je sais qu’au-delà la lumière est plus belle, qu’un jour je vais trouver moyen de régler ça avec facilité, et de n’y plus penser. Et à vrai dire j’aimerais bien que cela soit déjà passé… J’ai beau être serein, parfois j’aimerais bien être content de moi, même si je sais qu’à chaque fois cela me pose des problèmes qu’ensuite il faut que je résolve. Car au fond j’aime bien me retrouver au pied du mur, forcé de corriger les idées préconçues qui ne concordent pas avec ce que je vois… C’est un peu affolant, certes, mais quelle volupté !
Mais, bon. Cela n’a plus grand-chose à voir avec ce que je racontais… Et tant qu’à raconter n’importe quoi, autant y aller carrément, construire des cabanes qui ne tiendront jamais debout, des enchevêtrements de matériaux divers, dont le seul intérêt est l’inédit rapport ? Vraiment je ne sais pas. J’aurais dû me lancer dans la philosophie. Car la littérature, voyez-vous… Ce n’est pas tous les jours facile ! Le paysage imaginaire a une forte tendance à demeurer inaccessible. Je veux parler bien sûr d’images consistantes, de ces grands labyrinthes qui font les beaux voyages… Que la question posée ne soit pas résolue en deux phrases lapidaires et une pirouette pour faire joli. Qu’il faille réellement s’y plonger jusqu’au cou, et parfois davantage. Qu’il y ait des adversaires puissants, mais pas invulnérables. En résumé qu’on puisse vraiment en faire « toute une histoire »…
Ce n’est pas difficile. La question n’est pas là. C’est éprouvant, bouleversant, ça transforme le monde, mais ça n’exige pas d’extraordinaires compétences. Sauf peut-être une solide détermination, et un goût du défi au-delà du commun… Mais cela peut se faire sans prouesses spéciales ni sophistication. Il faut seulement y croire assez pour s’y plonger, et ne pas s’affoler quand la barque virtuelle menace de sombrer. Après, eh bien c’est comme dans la vraie vie : on est un peu gêné quand c’est trop dérangeant, mais au final ce sont les meilleurs souvenirs…
Ainsi il ne s’agit que de faire un bilan de l’expérience acquise ? De porter témoignage afin de rejoindre plus vite l’endroit où l’on comprend que l’on ne comprend rien, et qu’il est temps d’apprendre ? Mouais… Je ne suis pas très convaincu. J’aimais croire qu’il y avait un nœud trop serré à défaire. C’était un peu vexant, mais quand même ça faisait nettement plus sérieux !

Garder le cap

J’y crois, je n’y crois plus, je n’ai plus rien à dire et je parle pourtant… Ma vie défile et s’obscurcit, numérotant des courants d’air, découvrant les mirages derrière les mirages, accomplissant ce qui n’aurait jamais dû être. Somme toute, il y a de quoi bien s’amuser !
Sans doute y a-t-il de quoi se poser des questions. Encore faut-il savoir lesquelles !
Car la vertu n’est pas toujours du bon côté ? Mais qui décide quoi dans cette affaire-là ? Je fais des mots, des phrases… Ça fait si peu de bruit que j’en suis ébahi. N’en reste que la joie, l’émotion de l’instant, la rencontre fortuite entre le parapluie de l’imagination et la machine à coudre de la bienveillance… Ou alors le contraire, pour ce qu’on peut en deviner. (Le tout se déroulant sur une industrieuse table de dissection, si ma mémoire est bonne…)
En attendant j’ai tout un tas de bêtises à faire, qui à la vérité ne m’intéressent guère, mais qui ont le mérite (si tant est que l’on puisse appeler ça ainsi) de ne pas être lettres mortes. Et comme le désir ne se fait pas sentir avec assez de force pour m’arracher à mon fauteuil, je ne peux pas prétendre être trop occupé…
C’est très embarrassant, de ne rien désirer. Ça finit par sembler légèrement monotone ! Par bonheur il y a les émotions d’autrui pour me faire vibrer… Sinon je ne sais pas où j’en serais rendu. Un monde étroit, fermé, où l’irréalité tiendrait toute la place… Une version personnelle de l’enthousiasme autorisé ? Je veux bien, mais alors il faut argumenter. Et s’il n’y a personne acceptant d’écouter… Il est temps de changer de terrain d’investigation.
Je veux croire que la tâche que je me suis confiée est en train de mûrir… J’ai quelques doutes mais ça fait partie du processus. C’est juste que le temps passé à ne rien faire me semble assez déshonorant… Par bonheur il y a moyen de s’occuper, même si ce ne sont pas mes passe-temps préférés.
Qu’importe ? L’essentiel est de garder le cap, aussi idiot parfois que cela puisse paraître. Car le reste, vraiment… Ce n’est pas très intéressant. Prendre des poses, se soucier de l’opinion d’autrui… Parfois se rendre utile, vouloir tout contrôler et refuser de constater qu’on ne maîtrise rien, pas même ce qui en somme ne dépend de personne d’autre que de soi, la vie intime et maritime, les désirs de ceci, les dégoûts de cela, toutes les opinions conçues avec amour, que l’on voudrait utiles à défaut d’être justes — ou bien est-ce l’inverse ?
Mieux vaut se concentrer sur les bribes d’enfance que l’on a pu sauver, et tâcher de construire ce qu’on avait imaginé, même si ça semble idiot, déraisonnable, dangereux… Surtout si ça paraît idiot, déraisonnable, etc. Car le reste, vraiment… Ce n’est qu’une défaite. Et c’est le prodige de vivre, que l’on défait ainsi.
Chacun de nous mérite mieux que tout ce qu’il s’accorde. Nous nous traitons si mal que c’en est effrayant.

« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… »

Guetter la chance

C’est vrai que la question mérite réflexion, et qu’il n’y a pas que des ennuis à y trouver. Cependant…? Eh bien, je ne sais pas. Cela paraît confus. Et je ne dis pas ça pour faire le malin ! Enfin, pas seulement.
Il y a le prodige, la soudaine clarté, balayant tout sur son passage avec la joyeuse assurance des vents tropicaux… Et il ne s’agit pas d’un état passager ! Ça s’installe et devient un état coutumier. Alors bon, forcément, ce qu’il y avait avant s’en trouve très abîmé… Mais pas déraciné. Déjà on entrevoit de quelle nature vont être les difficultés.
Ensuite ? Eh bien, l’évidence s’impose : il y a du rangement à faire. Beaucoup de rangement. Cela peut devenir assez obsessionnel… Mais passons. Le flux d’informations continuant sans relâche à bousculer ce qu’on s’efforce de construire, il va de soi que ça paraît assez décourageant. Après l’euphorie de tout savoir en toute circonstance vient la conscience que tout cela n’est qu’une vaste blague, que tout ce qu’on apprend n’a aucune valeur tant qu’on est incapable de s’y conformer, ou plus exactement tant qu’on est prisonnier d’une image de soi qui s’en croit incapable. En résumé il faut non refaire le monde, mais se refaire, soi. Et là on est en plein dans la difficulté. Il faut déjouer ses propres ruses, débusquer ce qui est caché, et tout revisiter… Cela paraît idiot, mais cela prend du temps !
L’avantage est que cela se fait dans la sérénité. Les maux les plus courants de l’âme n’ont plus de raisons d’être. L’édifice étant désormais en perpétuelle mutation, il n’est guère menacé… Demeure qu’au-delà il y a certainement beaucoup mieux à trouver, un pouvoir que l’on voit sans oser y toucher… Tout en sachant évidemment qu’il suffirait de peu, une simple décision, pour enfin l’exercer. Oui mais, oui mais, oui mais… Les préjugés ont la vie dure. Ou plus exactement il y a d’autres décisions refusant de céder le pas… Et il faut négocier. Ou bien guetter la chance.

Comme un cocon capitonné

J’aime cracher par terre, et regarder la mer. J’aime me souvenir des longues chevauchées. J’aime quand le désir se faire encore sentir, et puis quand le besoin sait se faire oublier. J’aime me découvrir dans le regard de l’autre, même si quelquefois je ne suis pas d’accord avec ce que j’y vois. J’aime l’instant précis où l’ivresse s’avance, et donne l’impression qu’elle va durer toujours. Je n’aime pas du tout les histoires qui finissent sur un malentendu. Je n’aime pas du tout les portes refermées, verrouillées, condamnées. Celles et ceux qui mettent un point d’honneur à ne jamais se laisser attendrir par le chagrin d’autrui.
Je suis le vénérable, le téméraire, et le maudit. J’aime me raconter des contes insensés. Imaginer l’inouï et réussir à le sentir, à le vivre, à le démontrer. Je suis d’une prétention qui m’effraie quelquefois.
J’aime me réveiller à la suite d’un rêve un peu trop agréable. Hélas je ne parviens jamais à le rejoindre. J’aime à croire que demain sera mieux qu’aujourd’hui, et qu’un jour j’obtiendrai ce que j’ai demandé, une opportunité entraînante et irrésistible. J’aime à dire que l’épreuve a bien assez duré, mais j’ai des doutes à ce sujet.
J’aime comme un damné avoir le cœur en cendres et puis m’apercevoir que ce n’était pas vrai. J’aimerais bien refaire le chemin à l’envers, pour corriger ce qui a vraiment trop merdé. Ou alors inventer un moyen d’oublier ? Non, ça ne me dit rien.
Enfin quoi, c’est certain, je pourrais aussi bien cesser de me mentir et commencer à me creuser un trou pour m’enterrer… Mais, bon. J’aimerais mieux trouver un moyen plus courtois pour me tirer de là.
Au fond je suis tout prêt à me laisser dompter. Cela fait très longtemps que j’ai cessé de me défendre. Je fais parfois semblant, mais ça ne compte pas. Ça rassure ceux qui veulent avoir l’air offensif. Par la même occasion ça leur montre à quel point l’idée est ridicule.
Évidemment il y a des comptes à régler. C’est là ce qui me prend le plus clair de mon temps. Tout ce qui m’est resté en travers du gosier. Mais d’un autre côté je sais que c’est stupide, puisque les solutions ne sont que rarement où on voudrait qu’elles soient…
En somme j’aime bien être un peu égaré. Ce n’est guère valorisant, mais ça donne une chance à des sensations neuves de se manifester. Au fond c’est même là que l’assurance est la plus grande, quand on se sait assez fort pour admettre qu’on n’y comprend rien et que c’est ça qui rend le jeu si passionnant. Le reste du temps on juge, on se révolte, on pleure… En somme on cherche à s’échapper du monde trop parfait que l’on s’est fabriqué, où tout est déjà su, prévu, inévitable, fatidique ! Comme un cocon capitonné… Même si souvent c’est sur des clous que l’on s’est installé, espérant que cela suffira à déjouer le piège de l’autosatisfaction, et refusant de constater que ça produit l’effet inverse.

En rondelles plus fines

Bon d’accord ça promet de belles échappées, des cavernes profondes et de vertes vallées… Avec aussi quelques aubaines, luttes gréco-romaines ?
L’essentiel est d’oser se glisser dans le moule que l’on a préparé. Quoiqu’à la vérité souvent on aimerait ne pas tout mélanger. Mais il y a en cet endroit tant de désordre accumulé ! Et puis bon, quoi, ranger… C’est assez compliqué.
Je ne crois pas qu’il y ait des perles à trouver. Tout est assez usé. Rien n’offre assez de prise pour être découpé en rondelles plus fines.
À la limite c’est peut-être préférable ainsi… Ça prouve qu’il n’y a pas de problème majeur. En tout cas rien qui soit suffisamment puissant pour parvenir à traverser la carapace de fatigue.
Sans doute faudrait-il être plus consciencieux. Arrêter de rêver à longueur de journée.
Oh non, je ne crois pas. Cela ne me plaît pas.