Des compliments extravagants

Jean-François, étonné de la trouver assise dans un coin de la pièce, s’installa face à elle afin de l’observer en attendant qu’elle prenne conscience de sa présence. Il aurait bien aimé lui dire quelque chose, mais le respect l’en empêchait. Elle était plus belle que jamais. Les yeux presque fermés, vaguement souriante, elle se tenait droite, ce qui suffisait à montrer qu’elle ne dormait pas. Néanmoins elle était à l’évidence absente… C’était en même temps désespérant et magnifique. Où était-elle partie ? Pouvait-il la rejoindre ? Étaient-ils condamnés à vivre séparés ? Et qu’avait-il le droit de faire, de tenter ? Il se sentait exclu, et lui en voulait presque de cette vie secrète qu’elle menait sans lui… Il était submergé par un flot de tendresse ne pouvant s’exprimer. Comme un enfant jaloux, il était dévoré par l’envie d’attirer son attention. Et dans le même temps il était fasciné, rongé de curiosité, cherchant comment percer sa carapace de mystère. Il fallait qu’il invente une motivation, quelque chose qui le pousse à se rapprocher d’elle. Mais pas de l’inquiétude — lui-même n’aurait pas pu croire à ce mensonge. Pourtant il désirait qu’elle s’intéresse à lui, qu’elle ait besoin de lui… Il était égoïste. Il devait la laisser tranquille. Mais avant de partir il voulait la toucher, lui faire savoir qu’il était là, qu’elle pouvait compter sur lui. Très lentement il se pencha, lui prit la main et y posa un doux baiser… Puis il voulut la reposer avant de s’en aller, mais elle le retint. Se redressant il vit Laurence qui le regardait, alors il dit : « Pardon. Je n’ai pas pu résister. » Sans répondre, elle attira sa main vers ses lèvres et l’embrassa à son tour avant d’y coller sa joue. Enfin elle lui sourit, et dit : « Merci. Tu m’as beaucoup manqué. Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas tellement, non. Je t’ai regardée. Tu es magnifique.
— Merci, tu es gentil. Je crois que j’étais partie ailleurs… Ça ne se voit pas trop ?
— Si, beaucoup. Et c’est beau !
— Pourtant j’étais pressée de revenir… Ce n’était pas très agréable. Tu aurais dû me réveiller avant.
— Je n’ai pas osé. Tu paraissais heureuse. Tu souriais aux anges… J’en étais presque jaloux !
— Il n’y a pas de quoi. J’étais tombée dans un endroit très déplaisant, crois-moi.
— Tu ne veux pas me raconter ? Que j’en profite un peu ?
— Oh ! si tu veux. Mais ça n’a rien de très excitant… C’était un labyrinthe. J’ai passé tout mon temps à vouloir en sortir. Par bonheur j’ai fini par comprendre que ce n’était qu’un rêve. Sinon, j’y serais probablement restée !
— Je t’aurais réveillée. D’ailleurs, si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt. Mais tu semblais si bien…
— Oh ! je n’étais pas mal. Il ne faut pas exagérer. Je savais bien qu’à force ça se dissiperait… Mais j’ai déjà vu mieux !
— Mais je croyais que tu pouvais choisir où tu allais ? Que t’est-il arrivé ? Tu as perdu le contrôle ?
— Apparemment je suis partie sans m’en apercevoir… Je crois que j’ai perdu la main ! Le temps que je comprenne ce qui se passait, j’étais déjà bien engagée… C’est comme ça qu’on se perd !
— Mais ça finit toujours par s’arrêter, non ?
— Il vaut mieux l’espérer ! Mais comment le savoir ? Certains sont paraît-il restés coincés… J’ai du mal à y croire, mais enfin pourquoi pas ? Il n’y a pas de lois.
— Vu comme ça, ça paraît beaucoup plus dangereux !
— Peut-être, effectivement… Mais rien ne prouve que c’est vrai. Il y a toujours des gens pour dire des bêtises… Personnellement, je ne crois pas que le danger soit là. Si on est vigilant, cela se passe bien. Avec de la pratique… À force, on apprend à déjouer les pièges ! Tant qu’on a l’esprit clair, on ne fait pas de mauvais rêves.
— Je ne crois pas que j’aimerais me retrouver perdu dans un labyrinthe sans issue ! Ça doit être angoissant !
— Mais non ! C’est amusant ! Si on commence à paniquer, cela ne fait que s’aggraver ! Il vaut mieux rester calme ! Essayer de tirer profit de la situation ! Et, de toutes façons, c’était exceptionnel. Ça ne m’était encore jamais arrivé.
— Je ne suis pas très convaincu. Je crois surtout que j’aurais peur ! J’admire ton sang-froid !
— Ça n’avait pas l’air vrai. C’est ça qui m’a mise sur la piste. Après, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre ce qui m’avait amenée là. Tout a toujours un sens.
— Et tu as réussi à comprendre pourquoi ?
— Plus ou moins… Disons que j’ai compris de quoi ça me parlait. J’ai reconnu le sentiment. C’est de ma faute. J’ai l’impression d’avoir un peu trop négligé cet aspect de ma vie… Je suis tombée dans l’excès inverse.
— Excuse-moi, mais tu deviens franchement hermétique ! De quel excès me parles-tu ? J’ai du mal à te suivre !
— Disons que je suis devenue un peu matérialiste. J’ai pris parti pour le réel, le tangible, le solide. J’y étais obligée, mais pas à ce point-là. Je crains d’avoir poussé le bouchon un peu loin. Maintenant je me sens légèrement égarée. Il n’y a pas d’issue. La perfection n’existe pas. Le besoin de sécurité ferme le paysage. Heureusement que tu es là ! Je crois que grâce à toi je vais trouver mon équilibre !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien de mal, au contraire. Tu m’as ramenée à moi-même. Maintenant je sais mieux pourquoi je tiens à toi. Tu es mon sauveur. J’ai eu beaucoup de chance de te trouver.
— Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?
— Pas vraiment, non. Plutôt de moi. J’essaie d’atténuer. J’ai du mal à envisager tout ce que ça suppose. C’est un peu affolant !
— En tout cas je ne suis pas du tout responsable ! Si j’ai joué un rôle, c’était involontaire ! C’est le destin qui a tout fait ! Je ne suis que son instrument !
— Le destin, ou l’amour. J’avais besoin qu’on m’aide, et j’étais trop stupide pour me l’avouer. Il fallait que je trouve quelqu’un qui veuille bien s’intéresser à moi… Qui sache me montrer où je m’étais trompée.
— Tu te moques de moi.
— Mais non. Je suis sincère. Je ne pourrai jamais assez te remercier.
— Je n’ai rien fait du tout. Tu es encore en train de me surestimer ! Si quelqu’un doit remercier l’autre, ce serait plutôt moi ! Tu as changé ma vie de fond en comble ! Tu m’as ouvert des horizons dont je ne savais rien ! Avant toi, je menais une vie étriquée ! J’avais peur de mon ombre ! D’ailleurs, je ne suis pas entièrement guéri ! J’ai encore des séquelles ! Ne m’abandonne pas ! J’ai trop besoin de toi !
— Pourquoi me dis-tu ça ? On est très bien, ensemble ! Je n’ai aucune envie de te quitter ! Ne compte pas sur moi pour te laisser tomber ! Ce que l’on a à faire ensemble ne fait que commencer ! Tout du moins, je l’espère ! Pas toi ?
— Pardonne-moi. J’ai eu la sensation que désormais tu pouvais te passer de moi.
— Même si je le peux, je n’en ai pas envie. Je te trouve précieux, et je suis égoïste. Je ne consentirai à te lâcher que lorsque je n’aurai plus le choix. Pour l’instant, je te tiens, je te garde !
— Alors pourquoi me faire des compliments aussi extravagants ? On dirait un enterrement de première classe !
— Je n’ai pas encore fait de compliments extravagants. Je te dis ce que je ressens, c’est tout. C’est peut-être imprécis, mais c’est la vérité. En tout cas, c’est ce qui s’en approche le plus. Quand je comprendrai mieux, je pourrai nuancer. Il faut me laisser le temps. Tu es très surprenant, et tu me fais beaucoup de bien. Ce serait une folie de te laisser tomber.
— C’est vrai ?
— Non. Je dis ça pour m’amuser… Bien sûr, que c’est vrai ! Arrête tes bêtises ! C’est toi qui es en train de me faire marcher !
— Il n’y a pas de mal. Je voulais juste vérifier que tu m’aimais encore ! Tu m’en veux beaucoup ?
— Pourquoi ? Je devrais ?
— À ta place, je crois que j’aurais du mal à me supporter… Tu as bien du mérite !
— Et toi, tu mérites des claques ! Tu n’en as pas encore assez, de ces puérilités ?
— Je ne m’en lasse pas. Ça me fait des gouzis partout…
— Complètement débile ! Je crois qu’il vaudrait mieux en rester là pour le moment. On fait quoi, ce soir ? On n’est pas invités quelque part ? Personne ne doit venir ?
— J’espère bien que non ! J’en ai un peu assez, de cette vie mondaine ! Ça me donne l’impression qu’on ne se voit jamais !
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— C’était pour te faire plaisir ! Personnellement, je n’y tiens pas !
— On ne va pas non plus rester en tête à tête sans arrêt… On finirait par se haïr !
— Pour ma part, je me sens tout à fait incapable de haïr qui que ce soit… Et encore moins toi !
— Tu n’as pas peur que l’on s’ennuie ? Qu’on finisse par se chamailler sous le moindre prétexte ?
— Je ne sais pas. Je rêve d’un amour idéal. Qu’on se suffise l’un à l’autre. Que tout le reste soit superflu.
— D’accord. On va y réfléchir… En tout cas, pour ce soir, je ne pense pas qu’on ait quelque chose de prévu…
— Enfin des vacances !
— À moins que quelqu’un ait l’idée de nous rendre visite ou de téléphoner…
— On n’a qu’à faire comme si il n’y avait personne… On fait la sourde oreille. On met le répondeur. Ou mieux : on débranche la prise !
— Et on fait quoi, durant ce temps ? On fait des cachotteries ? On passe la soirée au lit ?
— Je n’osais pas le proposer…
— Mais dis donc ! Tu te dévergondes !
— Rassure-toi. C’est passager. Pour une fois, ça ne compte pas !
— Dommage…
— Tu vas me faire rougir !
— Tu es déjà tout rouge. Et ça te va très bien ! Je te trouve très appétissant !
— Tout compte fait, on pourrait aller se promener… Tu ne veux pas aller au cinéma ?
— Tu n’es qu’une poule mouillée ! Je ne vais pas te manger !
— Je préfère rester prudent.
— Je te promets d’être sage. De ne pas dépasser la limite prescrite. Ça te va, comme ça ?
— Je ne sais pas. J’hésite. Tu as toujours de drôles d’idées !
— Et toi, tu es surtout un sacré hypocrite !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Rien. Je t’aime.
— À t’entendre, on ne dirait pas !
— Je ne sais pas ce qu’il te faut !
— Davantage ! Davantage ! Toujours et encore plus ! Je ne me lasse pas ! Je n’en aurai jamais assez ! Il faudra me tuer pour que j’arrête de t’aimer ! Et encore ! Je suis sûr que je continuerai quand même !
— Quel baratineur ! Mais où vas-tu chercher tout ça ?
— Je ne sais pas. J’essaie de faire de mon mieux. En espérant que ça te plaise !
— Et qu’est-ce que tu feras si ça ne me plaît pas ?
— Je crois que je n’aurai plus qu’à me faire moine… Ou à me suicider.
— En bref, je suis forcée de rester avec toi ?
— Mais non ! Tu fais ce que tu veux ! Si tu tiens à avoir ma mort sur la conscience…
— Tu ne devrais pas plaisanter avec ça. Ce n’est pas drôle.
— De toutes façons, si tu t’en vas, tu ne seras pas là pour voir ce qui m’arrive. Je peux te raconter n’importe quoi.
— Je n’ai aucune envie d’avoir ta mort sur la conscience !
— Dans ce cas, je me ferai moine… Ou bien j’en trouverai une autre, plus compatissante !
— Ah ! ça, non ! Je ne suis pas d’accord !
— Pourquoi ? Tu es jalouse ?
— Je ne sais pas. Il faudrait que j’essaie… Ça doit être amusant.
— Ça dépend pour qui !
— Pauvre chéri ! Pourquoi ? Tu as envie d’être infidèle ?
— Qui te dit que je ne le suis pas déjà ?
— Je m’en serais aperçue…
— Tu es bien sûre de toi !
— Tu n’as qu’à essayer, tu verras bien… Je suis sûre que je le saurai immédiatement !
— Pourquoi ? Tu as mis des micros sur moi ? Des espions à mes trousses ?
— Comme si j’avais besoin de ça !
— De toutes façons les autres filles ne m’intéressent pas.
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— Est-ce ma faute à moi, si je me fais draguer ? Je suis juste poli ! Je ne peux pas toujours dire non !
— Pourquoi ? Ça t’arrive encore ?
— Non, c’est vrai. C’est même surprenant. J’ai dû beaucoup changer. Je me demande même si je ne devrais pas davantage m’en inquiéter…
— Tu as ma marque sur le front. Ça décourage les audacieuses. C’est de la magie noire.
— Tu dis n’importe quoi. C’est moi qui ne dois pas me comporter de la même manière… Je ne dois pas avoir l’air disponible, c’est tout. Et puis je n’ai plus la tête à ça. Je suis trop occupé.
— Ah ! c’est vrai. J’oubliais. Tu fais des expériences…
— Voilà. Exactement. Je m’intéresse à autre chose. Et puis je pense à toi sans cesse… Ça me tient éveillé.
— Et qui te dit que tu n’es pas en train de me rêver ? Es-tu bien certain que j’existe ?
— Pourquoi ? Tu es un fantôme ? Pourtant tu sembles bien réelle ! Un peu trop belle pour être vraie, évidemment, mais enfin… En tout cas, tu n’es pas encore transparente !
— Peut-être que c’est toi qui imagines tout… Ça ne t’est jamais venu à l’esprit ?
— Tu as de ces idées ! C’est comme ça que tu me vois ? Tu n’es pas sûre que je sois vrai ?
— Je ne sais pas. Je m’interroge.
— Qu’est-ce que je pourrais faire pour te prouver que je suis vrai ?
— Rien, j’en ai peur. Mais ça n’a rien de grave ! Je trouve que c’est un très beau rêve ! Je n’ai pas envie d’en sortir !
— Pas comme ton labyrinthe…
— Oh ! ne m’en parle pas ! J’avais déjà presque oublié !
— Dommage. J’aurais bien aimé y aller avec toi…
— Si ça ne te fait rien, j’aimerais mieux un autre endroit.
— Tu crois que c’est possible ?

Mieux valait patienter

Apparemment ce labyrinthe était non seulement désert, mais immense. Depuis combien de temps en cherchait-elle vainement l’issue ? À intervalles réguliers elle s’arrêtait pour appeler son amant disparu, puis retenait son souffle pour mieux tendre l’oreille… Mais en vain. Avait-il décidé de l’oublier ici ? De quelle mauvaise farce était-elle victime ? Elle n’avait même plus de nuages à suivre. Elle avait vu filer le dernier, tout petit, apparemment pressé de rejoindre les autres, et depuis rien, l’azur étincelant… Ce n’était pas logique. Où était le soleil ? Elle aurait dû pouvoir le suivre en se fiant aux ombres… Mais il n’y en avait pas. En conséquence la lumière était artificielle, ce qui expliquait ses variations étranges… Était-elle seulement en plein air ? Le ciel au-dessus d’elle était-il bien réel ? Qu’est-ce que c’était que cet endroit défiant les lois de la physique ? Ce n’était pas possible. Était-il même utile de chercher la sortie ? N’était-elle pas tombée dans une image fixe sans s’en apercevoir ? Mais ça restait invraisemblable. D’après ce qu’elle savait, il y avait toujours moyen de s’échapper, de trouver un passage. Peut-être devait-elle revenir sur ses pas, malgré le malaise et le froid ? Non, elle ne pouvait pas. Ça lui semblait stupide. Mieux valait patienter que s’affaiblir.
C’était la première fois qu’elle se retrouvait prise dans une histoire aussi absurde. Comment avait-elle pu ne pas s’apercevoir qu’elle n’avait rien à faire ici ? Pourquoi sur le moment avait-elle trouvé ça normal ? Quelle impatience l’avait prise de s’élancer bille en tête avant de réfléchir à sa situation ? Comment n’avait-elle pas vu que cette histoire de labyrinthe défiait la logique ? Et pourquoi Jean-François se trouvait-il mêlé à ça ? L’avait-elle réellement suivi ici, ou n’avait-elle conçu ce souvenir qu’après coup ? S’il était vraiment là, ils auraient dû trouver moyen de se rejoindre ! Car elle avait crié très fort, et avait eu la sensation que sa voix portait loin… De plus, si lui aussi était perdu, il aurait certainement réagi de la même manière qu’elle ! Non. Elle était seule ici. Elle n’avait fait qu’imaginer qu’il y était aussi. C’était ça ou penser qu’il lui voulait du mal. Et là vraiment c’était n’importe quoi.
Entre temps elle avait renoncé à marcher, à chercher la sortie. À quoi bon ? Ce n’était pas ainsi qu’il fallait procéder. Elle s’était installée par terre, dans un coin, et laissait ses pensées se mélanger et s’associer. Elle allait sortir de ce piège de la même façon qu’elle y était venue, mais volontairement. Ce n’était pas facile à mettre en œuvre, mais elle avait confiance. L’intention était là, et le reste suivrait. Au pire, elle attendrait que ce mirage se désagrège… Rien n’était permanent. Elle pouvait même s’endormir et être à peu près sûre de se réveiller ailleurs. Ce n’était pas la solution qu’elle préférait, mais si vraiment il n’y avait pas moyen de faire autrement… En revanche elle regrettait que Jean-François ne soit pas là. Lui qui s’intéressait à ce genre de choses aurait été comblé ! Et ça aurait sans doute suffi à calmer sa curiosité… Elle l’imaginait bien, paniqué, exigeant de revenir chez eux immédiatement ! Le pauvre méritait une plus douce initiation… Déjà qu’elle-même se serait passée de cette mésaventure… Mais elle l’avait cherchée, amplement méritée. Elle n’aurait jamais dû tourner le dos à ses capacités. Elle n’aurait jamais dû nier ce qu’elle était. Et au fond elle était heureuse que Jean-François l’ait obligée à s’en préoccuper… Même si pour le moment les conséquences étaient quelque peu désastreuses !
De toutes façons cette vision était très significative. Cela correspondait au sentiment qu’elle tirait de sa vision du monde. C’était elle qui avait choisi d’interpréter ce qu’elle vivait de cette manière. Un labyrinthe sans issue… Il y avait du vrai, mais c’était tendancieux. Ça revenait à s’accorder beaucoup trop d’importance. Qui aurait pris la peine de l’enfermer ainsi ? C’était elle qui avait construit ces murs qui l’entouraient. D’ailleurs cela lui rappelait une conversation qu’elle avait eue avec Jean-François longtemps auparavant… Naïve, elle avait cru découvrir ses secrets, mais manifestement c’était d’elle qu’il parlait, c’était en elle qu’il lisait. C’était bien sa manière. Elle aurait dû s’en rendre compte. Sans doute avait-elle été aveuglée, car l’idée jusqu’ici ne l’avait jamais effleurée… Ce garçon était étonnant, et beaucoup plus subtil qu’elle ne l’avait pensé ! Mais cela confirmait ce qu’elle avait deviné depuis un bon moment : lui aussi avait des capacités dont il ne disait rien, peut-être même proches des siennes… Seule sa manière de les utiliser différait. Il avait d’autres buts, qu’elle ne comprenait pas, qui lui semblaient incohérents. Mais était-ce le cas ? N’était-elle pas présomptueuse en estimant que seule sa façon de vivre était correcte ? Pourquoi le jugeait-elle a priori insuffisant, inadapté ? Parce qu’elle ne savait pas comment il fonctionnait ? Ça paraissait léger !

La course des nuages

Quoi qu’il en soit elle devait d’abord sortir de là. Renonçant à trouver des indices, elle leva les yeux vers le ciel, et décida de suivre la course des nuages. Ainsi elle était sûre d’aller à peu près droit… Elle avança et s’aperçut que la lumière changeait au fur et à mesure. Cela s’assombrissait. Pourtant le ciel au-dessus d’elle était toujours le même… Ça devait forcément signifier quelque chose. Elle s’arrêta, se retourna, se demanda si elle devait repartir en arrière… Ça ne lui plaisait pas. Elle avait l’impression que par là il allait faire froid. Que craignait-elle le plus ? L’obscurité était étrange, mais plutôt accueillante… Et puis rien ne prouvait qu’elle allait s’aggraver. Ce n’était peut-être qu’une zone à traverser. Elle décida de continuer au moins jusqu’au prochain embranchement. De toutes façons elle ne voyait pas le moindre danger. Les parois étaient lisses, la largeur du couloir constante… Ce qu’elle ressentait n’était peut-être dû qu’à son appréhension. Elle allongea le pas, et pour s’encourager fixa son attention sur les nuages qui filaient. C’était son seul point de repère. Mieux valait se presser avant qu’il disparaisse.
Bien sûr elle se demandait pourquoi elle était là, mais la question pour le moment n’avait guère d’importance. Autant qu’elle se souvienne, elle y était entrée pour suivre Jean-François, qui d’ailleurs ne devait pas se trouver loin d’elle… À tout hasard elle l’appela, mais sans succès. Soit il était déjà sorti, soit il avait envie de la faire courir… Elle était bel et bien perdue, mais pas encore inquiète. Jusqu’ici elle n’avait eu droit qu’à deux impasses : ça semblait raisonnable. Quant aux variations de luminosité, elle n’y faisait plus attention. Certains endroits étaient plus sombres, mais ça ne durait pas. Cela ne semblait pas avoir de signification précise. C’était même en tâchant de fuir l’obscurité qu’elle s’était égarée dans sa première impasse ! En revanche la sensation de froid revenait dès qu’elle était forcée de rebrousser chemin… C’était déjà plus fiable. Au moins ça lui montrait où elle était déjà passée. Ça n’avait rien de sûr, mais c’était mieux que l’absence totale de repères. Heureusement il y avait encore des nuages, même si le nombre de ceux-ci avait diminué. Elle devait absolument réussir à sortir de là avant que le ciel redevienne limpide.

Indécise, timide

Cette fois elle était au cœur du labyrinthe. Rien de ce qu’elle connaissait n’était à même de l’aider à se déterminer. Il lui fallait un signe, une raison d’avancer, même des plus futiles. Si rien ne se passait, si elle ne faisait rien, elle allait rester là, craignant de s’engager, indécise, timide. Elle ne savait même plus d’où elle était venue. Les issues se ressemblaient toutes, il n’y avait aucune trace nulle part. Savait-elle seulement où elle voulait aller ? Rien ne l’intéressait, hormis trouver un lieu un peu plus agréable… Elle se souvenait d’un jardin, d’une rivière, d’un déjeuner sur l’herbe, de gens qui s’amusaient, qui l’attendaient peut-être, mais elle avait la sensation de ne pas être concernée. D’ailleurs était-ce un souvenir ? Et qui étaient ces gens qu’elle n’avait jamais vus ?

Le doute était partout

Évidemment Laurence ignorait tout à fait ce qu’elle allait lui dire afin de satisfaire sa curiosité. Mais comment le décourager ? Mieux valait essayer de lui faire plaisir… De toutes façons, elle n’avait pas promis grand-chose de précis ! Tout dépendrait de lui. Enfin non, pas vraiment… Il fallait qu’elle sache si elle était encore capable de lui faire une démonstration, ou au moins de lui raconter ce dont elle se souvenait…
Mais non, c’était stupide. Elle n’avait pas besoin de s’investir à ce point-là. De toutes manières, une démonstration ne lui apprendrait rien. Quant à ses souvenirs… C’était plutôt gênant. Il y avait beaucoup de choses qu’elle préférait garder pour elle… Elle ne se voyait pas en train de lui décrire ses visions en détail. Elle aurait eu le sentiment d’y perdre son intégrité. Et puis elle craignait de réveiller des émotions qu’elle voulait oublier. Elle n’avait pas envie de fondre en larmes devant lui. S’il voulait tout savoir, c’était tant pis pour lui. Il n’avait pas encore droit de regard sur son passé. Ce qu’elle avait vécu avant qu’ils soient ensemble ne le regardait pas. Cela viendrait peut-être, mais pas avant longtemps.
Mais il n’avait pas exigé qu’elle lui raconte tout. C’était elle qui était en train de faire l’amalgame… Il avait juste demandé qu’elle lui dise comment elle faisait pour sortir de la réalité, pour rêver éveillée. Cette curiosité paraissait légitime — du moins dans la mesure où elle s’était vantée… Elle devait affronter les conséquences de son imprudence ! Elle n’aurait pas dû en parler, mais puisque c’était fait… Il fallait qu’elle lui donne un bout d’os à ronger.
C’était débile, cette histoire… Que comptait-il trouver ? Un moyen d’échapper à la fatalité ? de vivre ses fantasmes en toute liberté ? Ne comprenait-il pas qu’il valait mieux tenter de les réaliser ? Si elle n’y prenait garde, elle allait lui donner la clé pour s’échapper ! Et qui plus est, en sa présence ! Avec sa complicité ! Était-ce là ce qu’elle redoutait ? Était-ce vraiment lui qu’elle voulait protéger ? Si elle résistait, il devait y avoir une menace quelque part !
Non, ce n’était pas ça. Ça ressemblait à ça, mais c’était plus complexe, plus confus. Au fond, elle n’était pas sûre que toute leur histoire n’était pas en réalité un autre de ses rêves… Tout se passait si bien depuis le jour de leur rencontre ! Elle n’avait pas envie de s’éveiller soudain et de s’apercevoir qu’elle avait tout imaginé. Elle aimait Jean-François, mais pas au point de lui permettre de briser son rêve. Car elle s’y sentait bien, aimait le rôle qu’elle y jouait, aimait se voir si belle, si grande, si réelle… Au moins, elle devait aller jusqu’au mariage. Le doute n’avait pas le droit de s’exprimer. Elle avait encore trop de désirs à combler.
Vu comme ça, il y avait évidemment de quoi s’interroger. D’où venait l’impulsion qui cherchait à détruire ce délire agréable ? Était-ce elle qui cherchait un moyen d’en sortir ? Mais pourquoi voulait-elle que Jean-François soit responsable ? Avait-elle honte de renier son rêve préféré ? Ou bien simplement peur que celui-ci ne soit pas aussi beau qu’elle l’avait espéré ? Le doute était partout. Il fallait qu’elle parvienne à lui tordre le cou. Ou au moins qu’elle sache à quoi il lui servait.
En fin de compte elle préférait penser que tout était réel. C’était beaucoup plus simple, cela engageait moins sa responsabilité. Ça évitait de craindre un ailleurs inconnu. Car, si c’était un rêve, où était la réalité ? N’était-elle qu’une folle enfermée à l’asile, en train de se fabriquer une existence protégée, une vie idéale où tout réussirait ? Non, c’était impossible. Même si c’était vrai, elle refusait d’y croire. Ce qu’elle avait malgré sa peur réussi à tenir, elle voulait le garder.
À moins qu’elle parvienne à rêver encore mieux ? C’était peut-être là que se trouvait le doute… Mais que serait ce mieux ? Une vie de princesse, en compagnie d’un homme un peu plus présentable ? Car celui-ci l’enquiquinait, elle était bien forcée de l’avouer… Mais, dans ce cas, c’était à elle de briser ce rêve, et non à lui de chercher à s’enfuir ! Il n’aurait jamais dû avoir autant d’autonomie !
Arrivée à ce point, elle tournait en rond. Ça s’échappait de tous côtés, elle était obligée de se fier aux apparences. Quelle que soit la réalité, elle devait de toutes façons aller au bout de son délire. Et puisque Jean-François désirait tout savoir, elle devait le satisfaire. Elle devait accepter le risque qu’il veuille s’échapper. Et puis rien ne prouvait qu’il en ait le désir, ni qu’elle-même soit incapable de le suivre… À quoi bon résister ? C’était sa propre peur, qu’elle devait affronter. Celle-ci n’existait que si elle y croyait. Il n’avait jamais dit qu’il désirait s’enfuir… Il voulait juste tout savoir, et avait comme par hasard trouvé le point sensible… Pourquoi voulait-elle croire qu’il allait se servir de cette connaissance pour la faire souffrir ? Avait-elle tant besoin qu’il lui fasse du mal ?
Rien de tout ça ne lui disait comment elle allait s’y prendre pour tenir sa promesse. Le seul point dont elle était sûre était qu’elle attendrait qu’il fasse le premier pas. Consentante d’accord, mais pas entreprenante. Qu’il lui dise d’abord où était son problème, et alors elle verrait ce qu’elle pourrait faire pour tenter de l’aider. Peut-être n’avait-il besoin que d’un très léger coup de pouce…
Le plus probable était que les difficultés qu’il rencontrait étaient elles-mêmes imaginaires. Elle le savait du genre à jouer la partie tout seul et perdre malgré tout. Car à la vérité ce qu’il voulait savoir n’existait pas ! Il n’y avait pas de marche à suivre, ni de technique particulière ! Ce n’était qu’une affaire de prise de conscience ! Il fallait juste qu’il accepte de se rendre à l’évidence ! Elle-même ne pouvait rien faire pour l’aider ! À moins que…?
Bien sûr elle voyait où était son erreur. Elle savait que c’était son incrédulité qui formait un obstacle. Il n’osait pas y croire, il avait peur d’y croire. Il avait dû très tôt renoncer à ses rêves, et depuis ne savait comment les retrouver… Il avait dû se faire du mal, être contraint de se figer dans une réalité unique. La répression était parfois féroce. Il y avait de quoi rester traumatisé. N’avait-elle pas elle-même fini par succomber ? Elle avait eu la chance de le faire très tard, et d’en garder conscience… Mais était-elle capable de partager cette conscience ?
Apparemment l’épreuve était conçue pour elle. C’était un rite de passage. Il fallait qu’elle cesse de se voiler la face. L’occasion était belle d’enfin tout assumer. Il était temps de faire face à ses contradictions. Elle avait jusqu’ici évité de creuser trop profond la question, tout en sachant qu’il s’agissait de la pire solution… Trouver quelqu’un à qui transmettre ses connaissances allait sans doute lui permettre d’élaborer un système d’interprétation plus fiable. Enfin, elle savait d’où venait Jean-François : c’était le Ciel qui l’envoyait, pour qu’elle puisse à son contact réaliser pleinement ses aptitudes, au lieu de louvoyer en tâchant d’éviter les doutes trop pressants… La vie était magique. Elle l’avait toujours su, mais grâce à lui cela allait devenir une certitude, et même davantage : une réalité. Maintenant elle savait pourquoi elle s’était tant attachée à lui, et s’en voulait de n’avoir su le comprendre plus tôt. Il ne s’agissait pas d’une histoire d’amour. La vérité était bien plus vaste que ça. Devant elle s’ouvrait un avenir inconcevable… Non seulement inconcevable, mais plutôt effrayant. Elle n’avait pas le sentiment d’être prête pour ça.
À quelle certitude pouvait-elle s’accrocher ? Qu’allait-elle devoir encore abandonner ? Fallait-il qu’elle renonce à mener une vie conforme à ses désirs, à ceux de ses parents ? Qui l’avait désignée pour ce rôle incroyable ? Elle devait se tromper, il fallait qu’elle croie qu’elle s’était trompée. Elle se voyait encore enfant, jouant à la poupée… Ce n’était pas si loin. Elle se souvenait de tous les rêves qu’elle avait faits. Aucun n’avait jamais ressemblé à ceci. Ce qu’elle entrevoyait l’oppressait davantage que tout ce qu’elle avait jusqu’à ce jour subi. C’était pire qu’une charge : c’était la solitude, immense, insupportable, impitoyable. Elle aimait le pouvoir, la responsabilité, mais pas encore au point de se sentir capable de tout abandonner.