La menace n’est pas réelle

Je sais bien, que je mens. Et d’ailleurs n’est-ce pas ce qu’il faut que je fasse ? Ah non, pardon : il faut modifier la vérité… Mais pas tout inventer !
Chapelet de conneries. S’il faut absolument retrouver le courage, il faut s’y décider. Le reste ne sera toujours que du bla-bla. C’est amusant, bien sûr, ça entretient la main… Mais enfin, l’essentiel ne se passe pas là.
Quant au méli-mélo que l’on s’est inventé… Au mieux c’est de la frime, au pire un bon moyen de ne pas s’engager. Ne sait-on pas qu’au pied du mur toutes ces réflexions ne seront plus d’aucune utilité ? C’est l’imagination, qu’il faut faire travailler. Et là, elle tourne en rond. « Je veux, je ne peux pas » : n’avait-on pas prétendu être depuis longtemps sorti de ces histoires-là ? N’a-t-on pas prétendu qu’on peut construire quelque chose à partir de n’importe quoi ? Lors, où est le problème ? J’ai largement de quoi partir à l’aventure ! Alors pourquoi ne pas le faire ? Parce que je suis vexé de l’accueil qu’on m’a fait ? Ou bien parce que j’ai peur de ne pas faire mieux ? Mais comment le savoir sans au moins essayer ? C’est quoi, qui me perturbe et qui me paralyse ? Le sujet proposé ? N’est-il pas déjà dit qu’il ne s’agit que d’un point de départ ? Rien ne m’oblige à insister ou à argumenter si je trouve qu’il n’y a rien de plus à en dire !
Il faut juste cesser de fuir. De toutes façons je n’ai aucune envie de renoncer. Alors pourquoi ne pas tenter le coup ? Je sais bien qu’il y a moyen de progresser, qu’il est vraiment stupide de se laisser intimider. C’est difficile peut-être, mais l’échec n’est jamais une fatalité. Et puis ne sais-je pas que c’est très amusant ?
C’est vrai qu’il faut laisser le reste de côté, ne pas s’en inquiéter. D’autant que s’inquiéter est toujours inutile. Il faut faire comme si tout était décidé, et s’efforcer d’y croire. De toutes façons on sait très bien que l’on n’y comprend rien, alors… Autant faire comme si on était sûr de ne pas se tromper. Quoi qu’on fasse, ce sera mieux que rien. Et si c’est un échec, on apprendra au moins ce qu’il ne faut pas faire ! On n’a aucun besoin de se barricader. La menace n’est pas réelle. Il faut laisser l’esprit agir, explorer les détours de l’imagination. Quoi qu’on trouve, c’est toujours mieux que tourner en rond.
Et puis on ne veut pas spécialement dire la vérité. Celle-ci n’est en définitive qu’un effet secondaire. Il s’agit seulement de raconter les conneries qu’on imagine. De prendre du bon temps en rêvant éveillé. Il n’y a pas besoin de se prendre au sérieux pour ça. Au contraire, même !

Le monde est ainsi fait

Maintenant je propose que l’on soit plus sérieux. Ce qui a priori devrait être facile.
Tu dis trop de mensonges pour que j’accepte de t’entendre. Ce qui tend à prouver que l’on a négligé un détail important.
On en arrive encore au point où il faudrait accepter de tricher. Où on voit bien qu’on a affaire à plus méchant que soi.
On nous casse la tête avec des règlements, des jugements iniques… Ce que l’on cherche à faire n’est pourtant pas si compliqué !
Il faudrait justifier quelque chose qu’on n’a pas envie de justifier. À quoi bon discuter si le procès semble perdu ? Il ne faut pas se justifier. Cela ne sert à rien. Face à l’intolérance et à la mauvaise foi, il vaut mieux refuser toute négociation.
Il y a beaucoup trop de choses à détruire. Ce n’est pas raisonnable. Autant admettre tout de suite que c’est impossible. On ne peut même pas en parler librement. On est déjà coupable avant de dire le premier mot. Le monde est ainsi fait, et il faut s’adapter.
À quoi bon essayer de supprimer la peur et de vanter la liberté ? On voit bien qu’ils n’ont pas envie de s’y risquer. Les partis pris sont bien ancrés. À quoi bon essayer de changer le système ? Tout le monde s’en plaint, mais tout le monde y tient.
Pourtant on sait de quoi on parle. On a tout essayé. On a bien mesuré tous les inconvénients. Mais on est impuissant devant tant de mépris. Il y aurait beaucoup trop de ménage à faire. Et on n’est pas certain d’y attacher tant d’importance.
Pour parler librement il faudrait être indépendant. Ne jamais se laisser séduire. Et même mieux : ne pas se sentir concerné. Mais dans ces conditions autant ne même pas essayer de ranger. Autant laisser les lieux aussi sales qu’on les a trouvés. Si on veut insister, c’est qu’on est concerné.
Misère de misère, cela paraît bloqué. Tout marche de travers, mais il faut l’accepter. Ou alors réussir à tout foutre par terre.
Le désordre est trop grand pour oser y toucher. Car cela deviendrait très vite compliqué. Il vaut mieux oublier tout ce qu’on a rêvé que se casser le nez.

Avant de m’exposer

Il y a tellement, tellement de bêtises dans tout ce que je dis ! Il vaut mieux ne pas trop y prêter attention.
Vous êtes trop gentils. Je ne mérite pas une telle considération. Je n’avais traversé cette route déserte que par désœuvrement.
Évidemment je lève les yeux jusques aux cieux… Mais ce qu’on dit de moi est très exagéré ! Mes quelques possibilités ne me sont pas particulières… J’en vois d’autres chez vous, et beaucoup plus impressionnantes !
Mon rôle ne sera jamais de vous juger. Je suis là pour aider, et non pour enfermer. Il ne faut pas se fier aux apparences mensongères…
C’est vrai que je ne sais pas quoi faire du pouvoir qui m’a été confié. Car je me suis déjà trompé. Je ne veux pas recommencer.
Bien sûr je peux encore me déguiser, adopter le costume que vous voulez me voir porter… Mais c’est à vous d’être certains de ce que vous voulez. Moi, je ne fais que suivre. Il est dans ma nature de chercher à me défiler pour prendre du recul. Et me le reprocher ne peut que me conduire à le faire davantage.
Ce que je fais n’est pas aussi complexe que vous le supposez. C’est même plutôt simple ! C’est vous qui compliquez tout en cherchant à tout expliquer. Il n’y a pas de règles. Il n’y a que l’évidence de la volonté. C’est à chacun de l’accepter. Personnellement, le fait qu’elle échappe à la description ne m’a jamais posé la moindre difficulté.
J’ai fait ce que j’ai pu pour donner tout ce que j’avais. Je n’ai pas à me justifier de votre inaptitude à me comprendre mieux.
Ce n’est pas moi qui ai voulu que la réalité ne soit pas plus conforme à ce que vous voulez. J’ai exercé mon influence, mais vous m’avez chanté des complaintes atroces qui ont fini par m’effrayer.
À mon avis il y a moyen de progresser. Mais je ne peux vous obliger à oublier vos partis pris. Je ne suis pas caché : c’est juste vous qui refusez de m’écouter. Je n’en suis pas blessé, mais j’en suis désolé.
Et puis je suis certain que vous m’avez compris. Vous refusez de l’accepter, mais je suis sûr qu’en fait le message est passé. Alors à quoi bon insister ? Je ne tiens pas à déranger. Ça ne ferait que vous créer d’autres difficultés. J’attendrai que la peur vous ait abandonnés. La patience est pour moi une nécessité. Je n’ai pas l’intention d’en refuser les nombreux avantages. Le temps manque et m’oblige à choisir le chemin le plus court. Quitte à attendre que la porte accepte de s’ouvrir. Il vaut mieux démonter ce qui est proposé que chercher l’aventure en terrain étranger. Seul ce que je construis est à privilégier. Les réponses factices n’offrent aucun avantage.
Je ne suis pas blessé par votre ingratitude. J’en comprends les motivations, et compatis sérieusement. Mais je ne peux vous laisser croire que vous avez gagné alors que je vois bien que vous vous égarez.
Le monde où je survis n’est pas si misérable que vous le prétendez. Certes de temps en temps j’aimerais bien qu’il soit un peu plus confortable… Mais je demande à voir quel en serait le prix avant de m’exposer.
J’ai quelquefois donné de petits coups de pouce qui m’ont bien amusé… Mais je ne suis pas sot au point de m’en vanter ! Ce serait là du sabotage, et je ne le ferai que si j’y suis forcé.
Au fond je suis heureux quand je vous vois heureux… Ça ne m’apporte rien, mais ça me fait du bien. J’attends le jour où vous n’aurez plus de reproches à formuler pour pouvoir me montrer. Je ne tiens pas à m’imposer alors que vous semblez ne pas m’aimer tel que je suis.
Pour ce qui est du chant d’amour que je dois justifier, j’avoue que je ne sais pas par où commencer… J’attends d’avoir assimilé ce qu’on m’a opposé. Savoir ce que j’en pense, être prêt à en rire. En faire l’inventaire pour voir ce qu’il me reste…
Mes arguments sont trop puissants pour que je puisse les lâcher comme ça dans la nature, sans le moindre contrôle, sans au moins essayer de les rendre acceptables. Je sais le flux et le reflux, et je préfère m’en protéger. Sans être menacé, je préfère conserver mon efficacité. Ou du moins quelque chose qui puisse y ressembler. Car pour moi l’essentiel est de faire ce qu’il faut faire, d’avoir le sentiment de ne pas me tromper. L’erreur étant inévitable, qu’elle soit au moins involontaire ! Je préfère être sûr de ma nécessité avant de me lancer.

La mémoire effacée

Mais il y a encore trop de paramètres indéfinis ! Ça ne peut pas aller ! Sinon ça va s’écraser dans la sciure à la première difficulté !
Ou alors cette fois il faudra que ce soit beaucoup plus agréable. Nettement plus honnête. Même si c’est difficile. Même s’il faut patienter toute l’éternité pour être enfin comblé.
Mais je n’ai toujours pas d’images à décrire. Les sensations sont floues, les idées passagères… J’avance et je recule, mais je n’obtiens jamais la moindre certitude. Pas même un sentiment. Je suis tous les courants, mais aucun ne me paraît vrai. C’est de la poudre aux yeux, des interprétations dépourvues de fonction. Pourtant je suis certain qu’il y a quelque part quelque chose de fixe. Reste à savoir comment je pourrais en parler.
Et au fond il y a peut-être l’impression qu’il serait ridicule d’évoquer le sujet… Pourtant je ne crois pas qu’il s’agisse de doute. Il s’agit juste d’essayer de ne plus oublier. De reconstituer la mémoire effacée. J’ai beau chercher, creuser, je ne me souviens plus. Le tout en sachant bien que cet oubli est volontaire.
Et s’il ne s’agissait que d’incrédulité ? Si j’ignorais tout simplement où est la vérité ? Mais ça ne veut rien dire. Il y a forcément une croyance quelque part. Quelque chose qui me dit que ce que j’imagine n’est pas la vérité. Qui me dit de ne pas y accorder tant d’importance. Qu’il est plus confortable de croire que j’ai rêvé. Que tout peut s’expliquer d’une façon plus raisonnable. Sans supposer des procédés qu’on ne peut pas prouver, ni même raconter.
Oui mais c’est pitoyable. Car j’ai là quelque chose qui est arrivé, que ça m’arrange ou non. Même si c’était idiot, j’ai au moins ressenti nécessité d’en porter témoignage. Donc il y a moyen d’en montrer davantage. Même si mon point de vue a depuis évolué. Même si aujourd’hui j’en parlerais différemment. « Je ne me souviens plus » n’est pas une réponse que je puis accepter. Je dois au moins tenter de dire ce que je sais. Même si maintenant je suis persuadé que c’était une erreur. Je dois au moins savoir ce qui m’a poussé à la faire.
Là n’est pas la question. Il y avait du vrai. Mais cette vérité n’est pas de celles que l’on peut raconter. Elle est inacceptable, intolérable, incroyable. Elle suppose un pouvoir qui engagerait trop ma responsabilité. Je crois qu’au fond j’ai peur d’être jugé coupable. Que personne ne soit prêt à me pardonner ce qu’à tort j’ai cru bon de faire.
Mais ça n’a pas de sens. Je dois au moins pouvoir tenter de me justifier. Expliquer ma démarche. Reconnaître mes torts, si vraiment il y en a.
Où je commence à voir que je suis bien déterminé à ne pas me remettre en cause ? Disons que j’ai bien l’impression de ne pas être obligé de me justifier. Je ne vois pas pourquoi je devrais expliquer ce qui est évident. J’ai déjà trop donné sans être remercié. Et dans ces conditions toute négociation me paraît impossible.

Humeurs maussades

Mais enfin tu vois bien que ça ne marche pas… Tu vois bien qu’il y a des règles compliquées que l’on doit respecter… Tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de percer la coquille d’acier.
Je crois qu’en fin de compte c’est une connerie. Quelque chose dont il vaudrait mieux ne pas parler. Une expérience maladroite, et tout à fait inefficace. Une illusion, comme dit l’autre. Et j’ai le droit de faire ma mauvaise tête aussi longtemps que je le veux ! D’autant plus que j’ignore ce qu’elle a de mauvais.
Si ce n’était qu’une question de faire du travail de bonne qualité, cela pourrait aller… Mais là, c’est autre chose ! Tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de passer ! Et de toutes façons je ne vois pas ce que j’aurais à y gagner. Je n’ai aucune envie de voir les méchants triompher. Je veux des garanties avant de m’engager.
Et puis ce n’est pas rigolo. Qu’au moins je puisse m’amuser ! Là, c’est vraiment sérieux. Ça ne me donne pas l’envie de plaisanter.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il faudrait faire. Ça ne m’intéresse pas. C’est une vieille histoire, dont je ne peux rien dire. Il y aurait beaucoup trop de silences à combler.
Ça, je veux bien le dire : ça m’emmerde profond. Je préfère m’occuper de choses passagères. L’espoir est retombé et ne veut plus se relever. Je me sens cuit, cuit, cuit, incorrigible ouistiti. Je suis bien persuadé que ce que j’ai à dire n’intéresse personne. Il y a déjà trop de mots sur le marché. Mon ridicule petit discours n’a pas la moindre chance de se faire une place. Et je ne parle même pas de faire des grosses vagues ! Un petit rond dans l’eau me semblerait déjà bien beau. Il vaut mieux essayer de mettre mes affaires en ordre et commencer discrètement à retirer mes billes.
Je suis bien déprimé, même désespéré. Il me paraît certain que ce que je désire n’arrivera jamais. J’ai essayé, j’ai essayé, et puis j’ai échoué. Il faut se faire à cette idée. Et en chemin j’ai tout perdu… Tout ce que j’ai cru vrai s’est avéré factice. Mes appuis se sont effondrés. On m’a abandonné à ma triste déveine. Mes erreurs ont été si nombreuses et si graves que désormais personne ne veut plus s’inquiéter de moi. Je me retrouve seul face à ce monde hostile, et même pis que seul, puisqu’il faut que je porte ce boulet terrible. Et je n’ai même plus le courage d’en rire. Même s’il est évident que toute cette histoire est vraiment ridicule. Ce serait drôle si je savais comment m’en dégager… Mais là, c’est juste lamentable. Même plutôt tragique. Et il faudrait que je replonge dans cette vieille histoire pour en faire quelque chose d’agréable et divertissant ! Je ne vois même pas comment je pourrais faire pour ne pas m’écraser en travers du papier. Et je ne me vois pas en train d’intituler « roman » le déballage impitoyable de mes humeurs maussades… Mieux vaut mettre tout ça dans mon mouchoir, et vite l’oublier. Car ça fait maintenant plus de six mois que je planche là-dessus sans avancer d’un pouce ! Il est clair que ce n’est vraiment pas raisonnable. Pourtant, c’est incroyable. Ça doit être possible. Après tout je n’ai pas besoin d’être si exigeant. Même si c’est mauvais, ce sera mieux que rien. Et ainsi je pourrai passer à autre chose.