Un étrange voyage

On avait le pouvoir mais on l’a épuisé à vouloir l’attraper, à vouloir lui donner un nom et une idée.

Ma vie s’était arrêtée, et je n’ai pas cessé de lui courir après, refusant de penser à la réalité. Je n’ai pas fait le choix de tout laisser tomber. J’ai juste décidé de m’éloigner de moi. C’était bien trop sérieux, beaucoup trop douloureux.

Je ne sais pas. En vérité j’ai fait un étrange voyage. Je me suis transformé, et pendant très longtemps je m’en suis contenté. Mais j’y ai-je gagné ? Un peu de vanité ?

Obligé d’essayer

Mais maintenant je sais il n’y a pas de mots pour raconter cela. J’aurai beau essayer ça ne sortira pas. J’aurai beau me fracturer le cœur, inspecter le passé, en appeler à l’invisible, ça restera de l’impossible à dire. Et pourtant je persiste à refuser cette évidence ? Disons je me sens obligé d’essayer, forcé de refuser cette impossibilité. Et ça, quand on y pense, c’est quand même bizarre. Enfin je ne sais pas. C’est beaucoup trop tendu. Je ne vois pas comment je pourrais négocier.

L’alpha et l’oméga

Ah si c’était ainsi, on pourrait en tailler, des masques en papier. S’il suffisait de dire : je suis le solitaire, l’alpha et l’oméga de la réalité. On s’assiérait ainsi, et on débiterait les rêves associés. Tous les mots attachés, les idées emboîtées, et tous les souvenirs qu’on aurait voulu fuir et qu’à présent on est pressé de retrouver.
Ah trouver un moyen de se remémorer. Pas seulement de dire, pas seulement de ressentir, mais le moyen d’y être, et d’essayer de réparer, de modifier ce qui n’aurait jamais dû être, de magnifier ce qui aurait mérité mieux.
Enfin quoi une sorte de mythomanie, mais une mythomanie qui aurait réussi. Une vie inventée meilleure que la vraie. Plus réelle que la vraie.
Car franchement ce qui est vraiment arrivé ne paye pas de mine. Sans parler de mérite, on peut au moins souhaiter un minimum d’esthétique.
Enfin je ne sais pas. Car j’ai aussi envie d’être plus scrupuleux, plus précis, plus austère. M’approcher au plus près de l’objectivité. Celle qui on le sait n’a jamais existé.

Une ornière creusée

On ne se souvient plus. Mais ce n’est pas pour ça qu’on a tout oublié. C’était déterminé, il fallait tout oublier. On n’avait pas le droit d’écrire le passé. On n’avait même pas le droit de songer à le faire.
Mais qu’importe, c’est fait. Sans même avoir à y songer. Ce qu’il faut assumer, c’est tout ce qu’on aurait préféré oublier. Car comme par hasard ce n’est pas le meilleur, qu’on a pu conserver. Seuls le vice et la peine sont restés accrochés. Enfin, si l’on peut dire. Car ce qui est resté n’est pas si bien accroché que ça. C’est juste une habitude, une ornière creusée par un trop long usage. On croit pouvoir s’en écarter, on tente l’escalade, mais chaque fois on y retombe.
Qu’importe, en vérité. C’est le cas de le dire. On ne va pas chercher si loin qu’il y paraît. On fait le tour de soi, on se regarde vivre, et on se dit que rien ne justifie cela. Cet endormissement, cette envie d’oublier que ce que l’on voulait était trop difficile. Qu’on aurait dû penser à mieux se protéger. Qu’il y avait certainement des précautions à prendre.

Bien sûr il faut creuser, ne pas se contenter de l’amère défaite. Mais par où commencer ? Et comment retrouver l’envie de surmonter cette difficulté ?
Car tout cela s’impose avec une vigueur qu’on n’avait pas envisagée. C’est assez colossal. Monolithique, en vérité. Je n’aperçois aucun de ces petits chemins où j’aime à m’égarer. C’est de l’adversité en acier certifié. Pas moyen d’ignorer qu’on nous a dit et répété qu’il fallait renoncer. Que c’était un chemin réservé à certains, qu’on n’avait pas le droit de s’y aventurer.

Enfin tout ça est creux. Beaucoup trop compliqué. Beaucoup trop pétrifié.

Toujours bonne figure

Je ne me souviens plus, mais j’en garde quand même une sorte de peine qui n’est jamais partie. Car tout ça reposait sur la mélancolie. Sur l’impression d’avoir encore son mot à dire, mais aussi sur la certitude que ce mot-là ne serait jamais entendu. Car ce n’était pas l’heure. Car il était trop tôt, car il était trop tard. Car il me faudrait faire toujours bonne figure. Jamais me contenter de montrer ce que j’aime. Ce n’était pas mon rôle, ne le serait jamais. Car je n’étais pas là pour montrer le chemin. À peine corriger celui qu’on m’imposait.