Mettre en partage

Je ne sais pas pourquoi cela ne marche plus. Pourquoi dès que j’y pense ça me semble ennuyeux, fastidieux, inutile. Pourquoi les beaux projets s’enfoncent dans la vase avant même de naître.
Pourtant il y a encore cette nécessité, ce besoin de tout dire, justifier, expliquer — enfin, si c’est possible… Et puis plus simplement de raconter la vie que j’ai imaginée, de la mettre en partage. Qu’on soit plusieurs à y penser, pour qu’elle puisse s’étendre.

Mais je crois qu’il faudrait peut-être se forcer un peu, pour que ça redémarre ? À vrai dire je me sens plutôt d’accord avec cet aimable projet…

De toute éternité

Je ne suis pas encore tout à fait convaincu.
Ça s’échappe aussitôt que j’essaie d’y penser.
Il faudrait justifier, il faudrait expliquer…
Pas seulement montrer comment ça s’est passé.
Quoique.
Ce qui est sûr c’est que le titre est déjà tout trouvé.
Cette impression d’avoir été berné de toute éternité…
Et surtout le dépit d’avoir souvent été incompris, mal aimé.
Même si c’est commun il n’y a rien à faire pour s’y habituer.
On se juge coupable, ou du moins responsable, mais ça ne donne pas les moyens d’espérer, de trouver l’énergie pour continuer à essayer de lutter contre l’adversité.

Un peu plus sérieusement

S’amuser oui bien sûr, mais bon il ne faudrait pas trop en abuser. Non que ce soit mauvais, mais on sait bien qu’au bout du compte on en reste frustré. Qu’il vaut mieux s’amuser un peu plus sérieusement, sans quoi c’est trop facile, et ce n’est pas satisfaisant. Qu’en somme tenter l’impossible est bien plus amusant. Mais comment faire quand l’impossible est vraiment résistant ?

Un supplice raffiné

Et puis bon je l’avoue j’ai tout abandonné. C’était trop difficile et j’ai dû renoncer. Cela s’est fait sans y penser, simplement en ayant plein d’autres choses à faire. Du moins l’ai-je prétendu, pour ne pas avoir à accepter cet échec manifeste. La douleur était telle, et tout ce déshonneur ! J’aimais mieux éviter d’avoir à m’y plonger. Et si j’en parle maintenant c’est juste pour cesser de me traîner ce boulet usagé. Pas pour recommencer à essayer de me forcer. Si ce n’est pas possible il vaut mieux l’accepter. La culpabilité ne peut rien arranger. Voilà ce qui arrive quand on veut jouer trop au-delà de ses capacités ?
En somme je crois avoir déjà raconté tout ce qu’il m’était possible de raconter. Le reste est trop confus, trop lointain, trop abstrait. Ce ne sont même pas de vagues sentiments, encore moins des méthodes ni de chastes idées. C’est du drame vécu en toute intensité, une folle échappée très loin du labyrinthe de l’entendement. Pas de fil à tirer, ni de cailloux à retrouver. Juste cette stupeur, cette impression d’avoir tranché dans le vif du sujet, d’avoir franchi le fleuve sans avoir su nager, de s’y être noyé et malgré ça d’avoir réussi à passer. En somme d’avoir dû abandonner ce que j’étais, de n’en avoir gardé que quelques souvenirs sans aucun intérêt. Simplement parce que plus rien ne m’y rattache. Que j’ai la sensation de ne pas être concerné. Et ça vraiment c’est très idiot, pour ne pas dire de plus gros mot. Car je suis concerné, que je le veuille ou non. Et personne n’en sait plus long que moi sur le sujet.
Vais-je alors continuer ? Pour le moment je n’y crois pas, cela me semble peu probable. Car j’y vois beaucoup trop d’impossibilités. Mais puis-je me contenter de ce constat d’échec ? C’est tout de même lamentable, quoi qu’on puisse prétendre pour se justifier… Pas tout à fait vexant, mais un peu humiliant. Et tout le reste en prend une teinte plus sombre, un peu décourageante. Renoncer c’est aisé, c’est même profitable… Mais, se décourager. Ce n’est pas acceptable. D’autant que je suis sûr que le problème n’est qu’affaire de méthode. Qu’il faut juste tenter de s’y prendre autrement.
Enfin je ne sais pas. Et ça ne m’aide pas à changer de sujet. Car dire que j’abandonne ce n’est pas difficile. Mais fermer le chantier et ne plus y penser, alors que cela fait cinq ans que ça m’obsède, ce n’est pas évident. Avant de renoncer j’aimerais être sûr d’avoir tout essayé. Et là le compte n’y est pas. J’ai l’impression d’être parti avec des idées fausses, et de ne pas avoir compris qu’il fallait en changer. Mais ça, c’est évident, et ça ne me dit pas de quelle manière il faut aborder le sujet. Ni même s’il est bon de s’obstiner à essayer.
Cependant je suis sûr qu’il y a dans la confusion quelque chose de bon. Que cela dit qu’il y a là un trésor à trouver. Que forcément cela ne peut que s’arranger. Certes cela paraît impossible à ranger, mais justement ça vaut la peine d’essayer de le faire. Car si c’était déjà rangé cela serait sans intérêt… Une aimable pirouette, mais rien de passionnant.
Mais pour l’instant je n’ai aucune envie de me lancer. Et quand bien même en aurais-je envie que je ne saurais pas par quel bout commencer. Il me paraît bien plus aisé de tout laisser tomber. Non seulement plus aisé, mais aussi et surtout beaucoup plus raisonnable. Responsable, sérieux. Enfin toutes ces choses qu’on dit quand on est vieux. Quand on commence à s’habituer à ce souffle glacé qui dit que tout est vanité, et bientôt terminé. Qu’en somme s’échiner à devenir meilleur que soi n’a plus la moindre utilité. Ceci en supposant que c’en ait eu un jour…
Si ce n’était si drôle on pourrait en pleurer. Et quelque part cela rejoint le cœur de mon sujet ? Sans jamais l’épuiser, ni même vraiment l’entamer… À peine l’effleurer, le caresser et lui parler. Tenter de le flatter pour le pousser à se montrer. En somme admettre qu’on n’est pas beaucoup plus avancé. Qu’on ne sait toujours pas de quoi il s’agissait. Ce qui finit par ressembler à un supplice raffiné !
Ah vraiment je n’ai pas beaucoup de goût pour ça, et je m’en passe volontiers. Je préfère m’occuper à des choses plus sensées, et surtout bien moins compliquées. Même si je sais qu’elles n’ont aucune utilité. Qui a dit qu’on n’avait jamais le droit de s’amuser ?

Briser le tabou

Cependant résumer tout ce méli-mélo à une peine de cœur me semble un peu facile. Tout au plus s’agissait-il de l’élément déclencheur. Si les peines de cœur avaient de tels effets on les rechercherait. Car il s’agit d’une cascade de prises de conscience, et non uniquement d’une grosse déprime. Même si évidemment les échecs sont d’excellentes occasions de se remettre en cause et de réévaluer ses positions, je n’en ai jamais vu provoquant un phénomène d’une telle ampleur. Il y a une autre cause, j’en reste persuadé. Si seulement je pouvais tout raconter dans le détail je suis sûr que vous arriveriez à la même conclusion. D’autant qu’en vérité ces prises de conscience avaient débuté bien avant…
Mais là je doute un peu. Non de ce que je dis, mais de la pertinence de mon propos. Est-ce vraiment de ça dont je voulais parler ? N’ai-je pas égaré mon ordre de mission ? Car enfin, les visions et les révélations, c’est un autre sujet. Alors pourquoi me suis-je focalisé là-dessus ? Parce que le vrai sujet est difficile à aborder ? Ou bien parce que j’avais envie de parler d’autre chose avant de continuer ?
C’est drôle parce qu’en même temps j’ai l’impression que ce que j’ai à dire est beaucoup plus léger, que c’est par ironie que des sujets plus graves s’y trouvent entremêlés… Et d’ailleurs je sais bien que ce n’est pas qu’une impression. Dans tout ça il y a un peu trop de douceur pour que ce soit sincère, il y a expression d’une réalité mais elle n’est certainement pas à prendre au premier degré. Il y a des idées, il ne faudrait pas l’oublier. Des idées qui s’amusent à se dissimuler.
Je ne sais pas pour vous, mais là j’ai l’impression d’y voir un peu plus clair. C’est encore très confus, mais déjà un peu moins. Et c’est encourageant, même si je sais qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant d’être capable de désigner ce qui tient à rester caché.

Je crois que je connais la raison pour laquelle ça ne veut pas se dévoiler… Mais bien évidemment c’est encore plus secret. Dois-je alors insister pour briser le tabou ? Ou plutôt essayer de le rendre méconnaissable ? Je crois que l’idéal se trouve entre les deux. Que le respect de ce tabou devienne un choix au lieu d’une contrainte. Que je sois libre d’en parler sans pour autant vouloir le faire de manière outrancière — ce qui risque d’arriver si le tabou persiste à me gêner.
J’ai quand même l’impression qu’il y a un chagrin, un mouchoir par-dessus… Ce qui suffit à déclencher une pudeur affreuse, une crainte de souffrir. Tout cela me paraît énormément exagéré ! Est-il possible qu’il y ait autant d’intensité ? Et si oui, pourquoi faire ?
J’ai l’impression d’avoir affaire à un conflit majeur. Des personnages importants, qui s’approprient l’espace et qui le défigurent. Comme s’il leur fallait se montrer irascibles pour être respectés. Des gens pour qui le droit n’est pas de mon côté. Des juges redoutables. De quoi se rebeller sans pouvoir s’arrêter, jusqu’à se persuader que le danger est écarté.
Mais là il est certain que je m’éloigne du sujet. Cela devient une habitude… Mais d’un autre côté il faut bien dégager la route, sinon mon beau sujet restera éternellement hors de ma portée.
Par moments j’ai la sensation que c’est surtout sacré, avant d’être secret. Qu’il faudrait modifier des croyances profondes, de celles qui refusent le moindre compromis. Parce que le danger serait encore plus grand. Ce qui paraît quand même assez peu vraisemblable, non ?