Délectation morbide

Jamais il n’aurait dû tant s’éloigner de son chemin. Il avait cru bien faire, s’était imaginé que c’était nécessaire, mais à présent il semblait clair que tous ces compromis s’étaient en fin de compte retournés contre lui. Il y avait perdu ce qui le motivait. Avait fini par ne plus même pouvoir se respecter.
Où était la limite entre la ruse et la faiblesse ? À quel instant le rôle qu’il estimait jouer était-il devenu ce pantin désarmé ? Que cherchait-il à obtenir qui méritât un si grand sacrifice ? Ne valait-il pas mieux ne pas tant s’humilier ?
C’est vrai qu’il se sentait légèrement enragé. En avait par-dessus la tête de ces joyeux calculs qui ne marchaient jamais, de toutes ces conneries qu’on avait réussi à lui faire avaler de plus ou moins bon gré. Il fallait faire comme ci, il fallait faire comme ça… Tout le monde savait ce qu’il aurait dû faire, mais en revanche personne n’avait l’air de vouloir chercher à comprendre ce qu’il désirait faire. Et n’était-ce pas là ce qui comptait le plus ?
Bien sûr il admettait avoir prêté le flanc à la critique avec une certaine délectation morbide non dénuée d’ironie sous-jacente… Il s’était cru malin, avait voulu jouer au jeu du qui perd gagne, avait cru être en train d’occuper le terrain, imaginant déjà plus tard profiter de cet avantage pour imposer son point de vue… Alors qu’en fait il était juste en train de se soumettre au point de vue adverse dont l’arrogance et la cruauté l’avaient réduit à rien. Ou du moins rien d’utile pour lui-même. Parce qu’en tant que paillasson… Il n’était pas loin d’avoir atteint la perfection !
Il ne savait comment se justifier de ces errances. Voyait bien qu’il s’était gravement fourvoyé, mais ne parvenait pas à comprendre pourquoi. Imaginait encore que ce n’était pas vrai, que tout était prévu, que ce petit retard faisait partie du plan… N’importe quoi plutôt que se remettre en cause.
Il n’aimait pas l’idée qu’encore une fois on sache mieux que lui ce qu’il aurait dû faire. Il était juste en quête d’une bonne combine. Pas d’un jeu de massacre.
Jamais il n’aurait dû accepter de plonger aussi profond dans la mélasse. Réussir à s’en extraire allait lui demander des efforts colossaux. Ceci en admettant qu’il y arrive un jour.

Déconvenues

Et puis peu importait. Il avait essayé, et avait échoué. Le monde n’allait pas s’arrêter de tourner.
En fait il s’en foutait. N’avait jamais pensé que cela méritait qu’il se gâche la vie. Il s’était efforcé de faire les choses au mieux, estimait avoir mis le maximum de chances possibles de son côté… Et puis tout le projet s’était cassé la gueule, sans qu’il ait l’impression d’en être responsable. Sans se croire tout à fait innocent, il savait qu’il n’avait rien à se reprocher. Tout semblait confirmer qu’il pouvait tout abandonner sans le moindre remords.
De toute façon il valait mieux prendre les choses ainsi. Aucune alternative n’apparaissait à l’horizon. La route à suivre n’était pas celle qu’il aurait choisie, mais elle était bien indiquée. Tout ce qu’il avait fait pour essayer d’y échapper l’y avait ramené. Et plutôt violemment ! Toutes les illusions qu’il avait cru pouvoir nourrir n’avaient laissé en lui qu’une ironie amère dont il se demandait si elle était vraiment aussi avantageuse qu’elle le prétendait. Et la dernière en date de ses déconvenues avait été de loin la plus catastrophique. Elle avait fait de lui ce zombie maladroit se demandant à chaque inspiration s’il aurait la force ou non pour la suivante. Lui qui auparavant avait été un pratiquant sincère de la fuite en avant, cela faisait quand même un sacré changement !

Terrain miné

Comment aurait-il pu expliquer le mystère qu’il avait découvert ? D’ailleurs aurait-il eu intérêt à le faire ? Qui aurait pu le suivre sur ce terrain miné ? C’était trop dérangeant… Et puis, trop dangereux. Il ne se voyait pas imposant une forme à ce méli-mélo. N’était pas loin d’imaginer que c’était interdit, que ça portait malheur.
Cependant il avait envie de se vanter. Qu’on sache qu’il avait accompli un exploit. À vrai dire il était presque certain d’être capable d’indiquer le chemin à ceux qui comme lui seraient tentés par l’expérience. N’avait aucune idée de la difficulté que ça représentait.
Il était étonné d’être si conciliant.

Théâtre personnel

Au fond il était sûr de s’inquiéter pour rien. Cela formait en lui un étrange mélange. Tout allait s’arranger dès qu’il aurait compris comment s’y retrouver.
Ça ressemblait un peu au point de non-retour. Il était désormais prêt à laisser tomber ce qu’il avait aimé. À vrai dire c’était même sûrement déjà fait. Ses sentiments n’étaient pas encore effacés, mais il les regardait d’une façon nouvelle, avec curiosité et amusement… Avec au fond la conviction de ne pas être concerné.
Tout ça était absurde. L’impression que ça lui donnait était trop prétentieuse pour être raisonnable. Il s’était contenté d’accepter de savoir tout ce qu’auparavant il s’était obstiné à ignorer… Rien d’extraordinaire à cela. Le fait qu’il ait réussi à se cacher la vérité pendant aussi longtemps semblait nettement plus prodigieux ! Quant à savoir pourquoi cela se produisait justement maintenant… Sincèrement cela n’avait pas le moindre intérêt.
Il estimait avoir bien fait de tout laisser tomber. Rien ne valait la peine qu’on se donnait pour essayer de l’obtenir. En toute honnêteté il n’avait jamais eu besoin de s’énerver. Il avait juste cru que c’était nécessaire pour être comme il faut. Tout ça n’était qu’un jeu sans la moindre importance. Une illusion de plus.
N’était-il pas tombé dans une histoire où rien n’arriverait jamais ? Il commençait à s’inquiéter de cet immobilisme… Avait presque la sensation d’en être responsable. Ce qui semblait stupide, puisqu’il n’était ici qu’un simple observateur.
Ça le faisait marrer, d’imaginer autour de lui tout un cercle d’amis commentant la moindre de ses pensées… Ça lui faisait comme un petit théâtre personnel. Il poussait même le vice jusqu’à se féliciter de pouvoir deviner à l’avance ce que chacun allait dire ! Se croyait presque télépathe ! Avait même des scrupules à lire si bien en eux ! Se demandait s’il en avait le droit ! Si c’était bien honnête !
Néanmoins il leur répondait, très vite pris au jeu. Faisait valoir son point de vue, défendait sa nécessité…
Il était très gentil, mais un peu égaré.

L’intérieur de son cœur

En fait il y avait tant de choses bizarres qu’il valait mieux cesser de s’en préoccuper. Car de toute façon ça l’avançait à quoi, de se déterminer en fonction d’autrui ? Il adorait les gens, aurait passé sa vie à les couver des yeux et à les prendre pour modèles… Mais il y gagnait quoi ? Qui lui en savait gré ? Ne valait-il pas mieux offrir aux autres l’occasion d’un peu mieux le connaître ?
Mais au fond, bon, il hésitait… Se donner en spectacle, dévoiler ses secrets… Et puis courir le risque de s’en prendre plein les dents ! Il voulait bien jouer, mais seulement s’il était sûr de remporter la mise ! Si c’était pour montrer l’intérieur de son cœur et être ridicule, il n’était pas d’accord.
Et de toute façon l’intérieur de son cœur n’était que le reflet de la beauté des autres. Rien d’original ou de suffisamment personnel ne s’y trouvait. Lui-même n’était rien, il en était certain. Enfant il avait cru… Puis s’était aperçu que sa naïveté n’était que pathétique. Il n’avait fait que s’efforcer de ressembler à un modèle. Qui plus est pas le bon. Confronté à la vie, il s’était vite rendu compte que ses valeurs n’étaient pas celles qu’il fallait avoir. Ce qui lui semblait bon semblait aux autres pitoyable, risible… Et encore, jusque là, ça restait supportable, il pouvait se plier en quatre pour s’adapter à sa nouvelle position. Hélas il arrivait aussi que ce qu’il jugeait bon semblait aux yeux des autres tout simplement mauvais, et là ça l’obligeait à tant culpabiliser qu’il valait encore mieux accepter de changer. Certes ça revenait à se perdre lui-même, mais au moins il pouvait garder la tête haute. Ça n’avait rien de négligeable.