De la condensation

Ce n’est pas une question de passion ou de drame. Il semblerait fautif de le justifier de cette façon-là. C’est une vocation, une préméditation. Quelque chose d’insensé, qui ne peut s’expliquer. Une étrange manie, qui palpite en douceur, et parfois par bonheur vous chavire le cœur. Des mots qui se caressent avant de s’effacer.

En attendant je pleure, simplement parce que je ne vois pas du tout ce que je pourrais faire d’autre. Ce n’est pas que ce soit spécialement triste, mais ça soulève le couvercle, et de l’eau s’en échappe. De la condensation. C’était facile à deviner.

Au-delà, au-delà, j’aperçois quelques tonnes de culpabilité. Rien de bien important, des figures de style. Des moyens de combler l’attrait du temps passé. Car il n’y avait pas autant de vérité que je le prétendais dans ce que je disais. Ça ne me parlait pas. Ça ne me racontait que des phrases glacées. Et tout ce qu’il m’en reste n’est que jus de colère. J’évite d’y penser, mais ça reste présent, quelle que soit la façon dont je le considère. C’est du bruit, de la viande, une envie d’écraser ce qui veut s’échapper. Et tout le ciel en ribambelle, pour ce que j’en ferais…

Et pourtant je l’aimais. Et pourtant quelquefois je m’en souviens encore. Même s’il me manque le parfum, cette ambiance précise… La joie que j’y trouvais, qui s’est évaporée.

C’est fou que ce besoin ne soit pas effacé. Car à la vérité il ne servait à rien. Juste à cacher la peur, à essayer de l’oublier. Pas la peur de manquer, mais la peur de se voir tout nu en son miroir ? C’est peut-être plus simple que je l’avais imaginé ?

De là à raconter qu’on pourrait s’en passer, il ne faut pas exagérer. Ni même l’espérer.

Le courant d’air

Je ne me souviens pas, je fais juste semblant. Le monde disparaît, s’enfonce dans le rien. Les choses et les gens, les doux attachements, les meilleurs souvenirs… C’était là, c’était grand, je pouvais le sentir, et puis ça n’y est plus. Et que s’est-il passé ? Le temps de se tourner, d’oublier d’y songer, de répondre à ceci, de regarder cela, et puis ce qu’on aimait a profité de l’occasion pour se sauver sans bruit, pour jouer l’ambiguïté, le courant d’air, l’illusion passagère… Ce n’est pas amusant. C’est même assez vexant. Ça donne l’impression d’être un lourdaud incapable de saisir les infinies subtilités de la vie quotidienne. Pas vraiment une brute, pas de ceux que l’on fuit, plutôt de ceux qui voudraient bien mais n’y arrivent pas, qui restent plantés là et ne comprennent pas. D’ailleurs tout semble dire que ce n’est pas qu’une impression. C’est la réalité.

Grille de lecture

C’est un peu ridicule de dire je me souviens et de ne pas savoir ce dont on se souvient. Et pourtant la mémoire est sans cesse présente, et prend beaucoup de place. Chaque événement entraîne inévitablement son lot de réminiscences. Il y a même un bon paquet de souvenirs qui mériteraient d’être appelés obsessions, tant ils s’adaptent facilement à toutes sortes de situations pour parvenir à imposer leur grille de lecture, comme si le monde en dehors d’eux ne pouvait exister, n’en avait pas le droit.