La bride sur le cou

Mais pourquoi aurait-elle cherché à le piéger ? Ça n’avait pas de sens. Qu’aurait-elle eu à y gagner ? Qu’il la laisse rêver aussi souvent qu’elle le voulait ? Mais l’idée de l’en empêcher ne lui était jamais venue… Désormais, tous les soirs, en rentrant du travail, elle se mettait au lit pour une courte sieste, mais il n’était pas dupe : il savait qu’elle partait pour visiter un monde dont il était exclu. Pourtant ça ne le gênait pas. Il s’installait près d’elle, lisait ou bien pensait à ce qu’il avait fait au cours de la journée… Il ne demandait plus à partir avec elle. Même s’il était inquiet de constater qu’elle se détachait de lui, il ne le montrait pas. Bientôt il prit même l’habitude d’aller se promener durant ce temps. Au fond il n’était pas mécontent d’avoir un peu de liberté.
Elle ne lui parlait pas des rêves qu’elle faisait. Au début elle avait tenté, mais avait renoncé en voyant qu’il n’écoutait pas, qu’il n’avait pas envie d’en prendre connaissance. De toutes façons cela ne le regardait pas. Elle voyait du pays, et rencontrait des gens dont il ne savait rien. La majeure partie de ce qu’elle apprenait n’avait aucune utilité dans le monde ordinaire. Elle aimait discuter avec des étrangers qui lui donnaient l’idée de visiter d’autres contrées… Ainsi elle s’éloignait de son point de départ et revenait émerveillée. Le décalage entre eux allait s’accentuant, mais elle n’en éprouvait aucune culpabilité. Il était libre de la suivre s’il en avait envie… Elle devenait indifférente sans en avoir conscience. Ou plus exactement elle s’en rendait compte, mais ça lui paraissait dépourvu d’importance. Ils étaient bien ensemble, le mariage approchait, et elle était toujours heureuse d’être avec lui. Elle voyait bien que lui aussi était en train de prendre ses distances, mais jugeait que cela ne pouvait lui faire que du bien. Elle avait trop longtemps abusé de sa gentillesse, de sa docilité. Il méritait qu’elle lui laisse la bride sur le cou, qu’il puisse mener sa vie comme il en avait envie. Il n’avait pas besoin qu’elle le surveille sans arrêt.
Et de fait il n’avait aucune envie de la quitter, ni même de lui déplaire. S’il cherchait encore un moyen d’échapper au mariage, c’était sans grande conviction. Il s’était fait une raison. Au fond il était sûr que cela ne changerait rien. La plupart de ses camarades vivant désormais eux aussi en couple, il aimait leur rendre visite, mais ne traînait jamais au moment de rentrer. Dans l’ensemble il trouvait qu’il avait de la chance. Son couple à lui fonctionnait mieux que tous ceux qu’il voyait. Laurence au moins n’était pas trop jalouse… Il n’avait pas idée d’en profiter, mais il aimait se dire que tout était possible… En vérité il n’avait pas fait une croix définitive sur les rencontres éventuelles… Simplement l’occasion ne se présentait pas, et lui ne la cherchait pas. Il avait d’autres choses en tête, était trop occupé à comprendre celui qu’il était devenu. Sans compter que Laurence ne le quittait jamais, même quand il était seul !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *