Un appétit démesuré

On ne va pas pouvoir en mourir tout de suite. L’idée est séduisante, mais on n’a pas le temps.
Ou bien non. Ça n’a pas tellement d’importance. On ne voit rien au loin. Mais ça n’empêche pas de tracer le chemin.
Une sorte de frein ? Non. Plutôt l’occasion de tout mettre à l’envers. Au moins cela permet de voir ce qu’il y a au fond. Il serait fatigant d’en être dégoûté.
Je chamboule tout ce qu’il y a à chambouler. Je ne veux rien garder de ce qu’il y avait.
Ne me faites pas rire, avec vos descriptions, vos manipulations, et vos annulations. Tous les cris de victoire resteront dérisoires.
Imaginer la vie dépourvue de contours… Le vaste, le délié… Le champ illimité…
Ça ne fait pas de bruit, cela vient par derrière, mais ça peut procurer de belles justifications. Du moins si on oublie parfois d’en abuser.
Mais à ce niveau-là l’idée même de l’ordre serait à négliger… On voit bien qu’il n’y a pas moyen d’en juger sans avoir essayé.
Oh ! Le cul si joli plongé dans la soupière… Enfin cracher sur le passé, en faire du nougat, et puis se délecter de cette inconséquence… Le charmant passe-temps qu’on s’est inventé là.
Le trouble nébuleux, toujours en train de faire des trous dans la matière. On ne peut pas décrire un si joli navire. On ne peut qu’essayer de se représenter à l’échelle du fleuve.
On voit plus loin que le plus loin, mais ce n’est pas pour ça qu’on en est effrayé. C’est plutôt qu’il faudrait tâcher de satisfaire un appétit démesuré, et que de temps en temps ça semble difficile. Surtout quand il faut dire adieu à ce qu’on aime. Surtout quand on comprend qu’il faut abandonner ce que l’on préférait. Quand on doit se décrire en lettres invisibles.
« S’il faut se reconstruire, que ce soit dans la joie », dit-on, mais quelquefois la joie n’est pas de mise… On imagine des chagrins là où il n’y a rien. Et le sol se dérobe à force d’y songer…
Oh ! J’aimais je le crois plonger et replonger dans tes douces moiteurs… Mais il fallait aussi que jeunesse trépasse. Que le temps assassin me force à t’oublier. Et moi j’aurais voulu pouvoir te protéger… T’environner d’amour, te bichonner et te choyer…
Inévitablement on est sorti de là avec le cœur en larmes. Ce qu’on avait aimé soudain s’est retrouvé privé de son soutien. On avait dit « je t’aime », mais on avait omis d’apporter son manger, son linge personnel. On s’était inventé une autre destinée.
Ce n’est pas tellement qu’on voulait se détruire. C’est qu’il y avait le monde entier à découvrir. Lors on s’est enivré de culpabilité… On a tout essayé pour être pardonné… Peine perdue. L’histoire venait de s’arrêter. Ce qu’on avait rêvé n’arriverait jamais. Il fallait effacer les traces du passé. Dissimuler le drame, en faire une jolie chanson… Tout plutôt qu’avouer qu’on était venu là en simple visiteur.
Reste à savoir pourquoi on a tant insisté… Pourquoi on a voulu changer toutes les règles du jeu… Pourquoi on a dissimulé quelques informations d’une importance capitale… Pourquoi on a posé au charmeur de serpents.
Tout bien considéré ça aurait pu se faire plus élégamment. Mais on n’était pas là pour bâtir un système ni proposer une méthode. On profitait de l’occasion pour tout assimiler. Ou du moins tout ce qui semblait intéressant. On voulait juste découper cette réalité en respectant les pointillés. Le reste était lié à l’impression d’avoir à protéger l’acquis, ou du moins tout ce qui semblait menacé…
Je ne vois pas en quoi ma justification paraîtrait malhonnête. Tout s’est passé très vite, et il a fallu faire en fonction des moyens qui étaient proposés. Il n’y a rien à contester, hormis le manque de prudence… Mais alors le danger ne semblait pas si grand. Il a fallu du temps avant d’être capable de l’envisager. Et même ainsi je ne vois pas ce qu’il y a à regretter.

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