Moche et borné

Lui se sentait piégé. C’était une sensation assez désagréable, d’autant qu’il ne trouvait rien pour la justifier. Elle était belle, avait ce qu’il fallait pour plaire, mais elle lui faisait peur. Pire que tout, il était amoureux malgré lui. Et puis il regrettait d’avoir dû laisser choir les quelques demoiselles qui peu de temps auparavant se partageaient ses faveurs. Il avait l’impression de ne pas être fait pour l’exclusivité. Mais comment refuser ce qu’elle lui proposait ? Si seulement il avait pu trouver quelque chose à lui reprocher ! Mais elle semblait capable de se conformer à ses moindres désirs — du moins ceux qu’il osait exprimer. Rien ne la rebutait, même pas des pratiques que pour sa part il estimait à la limite de l’ignoble… Sexuellement, elle était plus libérée que lui. Ce n’était qu’un détail, mais cela pesait lourd. Il se voyait forcé d’au moins attendre d’en être dégoûté.
Il était partagé entre l’envie de lui donner ce qu’il avait de mieux, et celle de faire tout son possible pour la rebuter. Avant tout il avait la certitude que sa place n’était pas auprès de cette fille. Elle était trop bonne pour lui, dans tous les sens du terme. Il ne la méritait pas. Elle aurait dû s’en rendre compte, mais semblait satisfaite. Il s’effrayait déjà du jour où elle finirait par s’en apercevoir. Elle était supérieure, quel que soit le sujet. Près d’elle il se sentait idiot, moche et borné. Il ne comprenait pas ce qu’elle lui trouvait, pourquoi elle s’attachait à lui. Elle l’abreuvait de compliments tous aussi incroyables les uns que les autres, et insistait jusqu’à ce qu’il accepte de les croire. C’était à se demander si elle était capable de le voir tel qu’il était.
Il était envoûté. Elle semblait le comprendre jusqu’au plus intime avant même qu’il ait commencé à se raconter. N’y avait-il donc jamais moyen de la surprendre ? À force, il ne pouvait même plus lui mentir. Elle accueillait ses confessions avec une telle simplicité qu’il aurait eu scrupule à ne pas tout avouer.
À ses yeux leur union ne pouvait être que précaire. Elle allait se lasser après l’avoir usé, c’était inévitable. Ne pouvant pas imaginer ce qu’elle aimait en lui, il préférait penser qu’elle le surestimait, qu’elle comptait sur lui au-delà du probable.
Au quotidien il survivait comme un miraculé, s’attendant chaque jour à ce qu’elle lui annonce que c’était terminé. Pourtant ça continuait, le couperet ne semblait pas pressé de lui trancher le cou. Au bout de quelques temps il finit par se faire à l’idée que ça allait durer. Contre toute logique, mais pourquoi refuser cette opportunité ? Il put même recouvrer un peu de liberté, se ménager quelques soirées, et reprendre sa vie là où il l’avait laissée…
Mais hélas ce n’était plus du tout comme avant. Matériellement il s’en sortait, du moment qu’il la prévenait il pouvait faire ce qu’il voulait, mais sentimentalement il commençait à patauger. Tout était devenu beaucoup plus compliqué. Désormais il voyait le monde par ses yeux, et il ne pouvait plus se comporter de la même manière. Le flux d’informations nouvelles était si considérable qu’il avait des difficultés à tout assimiler. Il n’avait plus le cœur léger, et il se vit contraint de modifier ses habitudes. Mille scrupules inédits s’étaient emparés de lui, et l’amenaient à se juger ! Le premier pas vers le courage venait d’être franchi. La vraie vie commençait.

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