Une clarté éblouissante

Il aimait bien se répéter tout ce qu’il avait dit, tâchant de deviner à quel moment ça s’était mis à déconner… Car bon il était sûr que quelque chose d’important lui avait échappé. Il ne pouvait nier sa responsabilité. D’ailleurs il n’avait pas l’intention de le faire ! À ce niveau ça relevait presque du masochisme.
Ah oui il avait eu quelques difficultés à être aussi sincère qu’il aurait voulu l’être… Et ça, en y songeant, ce n’était pas une bonne idée… Et puis il avait eu le tort de se jeter tout nu dans la bataille, sans voir qu’il était seul à être si confiant.
Pourtant il s’estimait plutôt bénéficiaire. S’il n’y avait pas eu cette énorme fatigue, il se serait senti le plus heureux des hommes. Avec des souvenirs d’exceptionnelle qualité.
N’était-ce pas justement ce qui clochait ici ? Ces souvenirs si forts qu’ils fermaient l’avenir ? Mais était-il possible de les effacer ? Et d’ailleurs avait-il intérêt à le faire ? L’idée semblait quand même légèrement farfelue !
Mais non, il délirait. Ce n’étaient pas les souvenirs, qui lui posaient problème, mais le fait que ceux-ci désormais lui apparaissaient sous une lumière nouvelle. C’était la première fois qu’il se sentait aussi lucide. Tout ce qu’il avait fait, vu, ou vécu lui semblait maintenant entièrement différent. Tout était d’une clarté éblouissante et enivrante.
En même temps c’était bizarre, car il se retrouvait accablé de la sensibilité d’un enfant de quatre ans… Il souriait aux anges tout en faisant des bulles, ou bien fondait en larmes à la seule évocation d’une contrariété… Il ne pouvait pas se permettre de rester ainsi. Ce n’était vraiment pas pratique !
Son imagination avait pris une telle place qu’il en était éberlué. Il voyait bien qu’il n’avait pas le moindre espoir de la domestiquer, ou au moins de la canaliser, de la rendre un peu plus civilisée, utile, convenable. Il était débordé, livré à toutes les folies lui passant par la tête. Et le flot ne semblait jamais vouloir cesser !
C’était quand même une drôle d’histoire… Jamais il n’avait entendu parler d’un truc pareil ! Et d’ailleurs c’est pour ça que lui-même avait tant de mal à croire que c’était vrai, à se prendre au sérieux, à réagir enfin. Il se disait : ça va forcément s’arrêter. Pensait que ce n’était qu’un mauvais moment à passer, comme un fort coup de vent… Il fallait juste s’accrocher en attendant que ça se passe. Et puis bien sûr ça secouait, mais ça valait le coup, non ? De toute façon il valait mieux prendre les choses ainsi, car à sa connaissance il n’avait pas le choix.
C’était bien la clarté qui l’avait attrapé. Et franchement il lui aurait semblé stupide de s’en plaindre. Le flux d’informations était étourdissant, mais chacune d’entre elles était comme un miracle. Il avait l’impression que désormais pour lui tout allait être simple. Il n’avait plus qu’à appliquer ce qu’il avait compris ! Comment aurait-il pu deviner que l’accalmie qu’il attendait n’arriverait jamais ? Il pensait qu’il s’agissait juste d’une remise en question d’une ampleur inhabituelle. Jamais il n’aurait imaginé que celle-ci allait devenir perpétuelle, que les réponses allaient se succéder sans s’arrêter, qu’il y aurait toujours moyen d’en savoir davantage, et davantage encore… Non seulement le monde avait changé d’aspect, mais il bougeait sans cesse ! Et il y avait tant de choses à comprendre ! Comment allait-il faire pour avancer son pion si la règle du jeu n’était jamais la même ?
Par moments tout de même il aurait bien aimé redevenir stupide. Ne se préoccuper que des moyens de satisfaire son amour-propre inquiet. Refuser d’accorder la moindre parcelle d’attention à ce qu’il ignorait. Pas vraiment se fermer, mais ne s’ouvrir en somme qu’à ce qui l’arrangeait.

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