Esprit critique

Mais peut-être avait-il tout simplement besoin qu’on l’encourage un peu, qu’on lui donne d’avance un accord de principe… Ce qu’elle faisait déjà, soit dit en passant, mais sans doute pas suffisamment pour le débarrasser de ses appréhensions… Ah ! c’était fatigant. Ce type était usant. Quel besoin avait-il d’être si compliqué ? Non qu’elle soit attachée à son esprit critique, mais tout de même il abusait. Elle avait bien le droit d’avoir une opinion sur ce qu’il proposait ! Ne serait-ce que pour l’aider à progresser… Quel rôle lui laissait-il s’il lui ôtait la possibilité de donner son avis ? Dire amen et merci ? Baiser le sol où il avait posé le pied ? Elle n’avait rien contre l’idée, mais elle voulait au moins le faire librement ! Pouvoir s’y refuser ! Qu’au moins son geste ait un peu de valeur ! Sinon, de quelle manière allait-il la considérer ? Il allait encore l’accuser de le surestimer !
Oui, mais, en attendant, s’il n’osait pas bouger par peur de lui déplaire, elle devait installer un climat de confiance… Qu’il cesse de la craindre une bonne fois pour toutes, qu’il puisse s’exprimer… Sinon ils en seraient encore au même point d’ici plusieurs années !
Était-elle si terrible, si impressionnante ? Qu’est-ce qui, dans sa conduite, lui donnait l’illusion qu’elle était dangereuse ? Sans doute avait-elle fait preuve d’un peu trop d’assurance, et même d’indulgence… Cela pouvait passer pour de la condescendance, et donc un certain mépris… Ça ne correspondait pas à ce qu’elle ressentait, mais à force de le rassurer, de lui faire la leçon… Ça devait l’écraser. Mais c’était de sa faute ! Qu’avait-il tant besoin de faire l’imbécile ? À chaque fois elle se laissait prendre à son jeu de con, elle se faisait piéger ! Et tout ça dans quel but ? La culpabiliser ? Se la jouer martyr, et puis exiger d’elle une totale obéissance ?
Elle refusait de croire qu’il ait l’esprit si tortueux. Tout ça devait encore cacher une fragilité qu’elle ne parvenait pas à concevoir. Pour commencer, il était impensable qu’il agisse ainsi consciemment. Même si sans conteste il lui faisait la guerre, il devait être loin d’en mesurer les conséquences. Au pire, ça ne devait être à ses yeux qu’une mauvaise habitude. Pris la main dans le sac, il aurait certainement tout nié jusqu’au bout. Ça échappait à son contrôle, et devait provoquer en lui une souffrance captant son attention, et l’empêchant de compatir au sort de sa victime — elle-même, en l’occurrence. Tout ça était embarrassant, et serait certainement difficile à guérir. Surtout, elle ignorait par quel côté attaquer le problème.

Moche et borné

Lui se sentait piégé. C’était une sensation assez désagréable, d’autant qu’il ne trouvait rien pour la justifier. Elle était belle, avait ce qu’il fallait pour plaire, mais elle lui faisait peur. Pire que tout, il était amoureux malgré lui. Et puis il regrettait d’avoir dû laisser choir les quelques demoiselles qui peu de temps auparavant se partageaient ses faveurs. Il avait l’impression de ne pas être fait pour l’exclusivité. Mais comment refuser ce qu’elle lui proposait ? Si seulement il avait pu trouver quelque chose à lui reprocher ! Mais elle semblait capable de se conformer à ses moindres désirs — du moins ceux qu’il osait exprimer. Rien ne la rebutait, même pas des pratiques que pour sa part il estimait à la limite de l’ignoble… Sexuellement, elle était plus libérée que lui. Ce n’était qu’un détail, mais cela pesait lourd. Il se voyait forcé d’au moins attendre d’en être dégoûté.
Il était partagé entre l’envie de lui donner ce qu’il avait de mieux, et celle de faire tout son possible pour la rebuter. Avant tout il avait la certitude que sa place n’était pas auprès de cette fille. Elle était trop bonne pour lui, dans tous les sens du terme. Il ne la méritait pas. Elle aurait dû s’en rendre compte, mais semblait satisfaite. Il s’effrayait déjà du jour où elle finirait par s’en apercevoir. Elle était supérieure, quel que soit le sujet. Près d’elle il se sentait idiot, moche et borné. Il ne comprenait pas ce qu’elle lui trouvait, pourquoi elle s’attachait à lui. Elle l’abreuvait de compliments tous aussi incroyables les uns que les autres, et insistait jusqu’à ce qu’il accepte de les croire. C’était à se demander si elle était capable de le voir tel qu’il était.
Il était envoûté. Elle semblait le comprendre jusqu’au plus intime avant même qu’il ait commencé à se raconter. N’y avait-il donc jamais moyen de la surprendre ? À force, il ne pouvait même plus lui mentir. Elle accueillait ses confessions avec une telle simplicité qu’il aurait eu scrupule à ne pas tout avouer.
À ses yeux leur union ne pouvait être que précaire. Elle allait se lasser après l’avoir usé, c’était inévitable. Ne pouvant pas imaginer ce qu’elle aimait en lui, il préférait penser qu’elle le surestimait, qu’elle comptait sur lui au-delà du probable.
Au quotidien il survivait comme un miraculé, s’attendant chaque jour à ce qu’elle lui annonce que c’était terminé. Pourtant ça continuait, le couperet ne semblait pas pressé de lui trancher le cou. Au bout de quelques temps il finit par se faire à l’idée que ça allait durer. Contre toute logique, mais pourquoi refuser cette opportunité ? Il put même recouvrer un peu de liberté, se ménager quelques soirées, et reprendre sa vie là où il l’avait laissée…
Mais hélas ce n’était plus du tout comme avant. Matériellement il s’en sortait, du moment qu’il la prévenait il pouvait faire ce qu’il voulait, mais sentimentalement il commençait à patauger. Tout était devenu beaucoup plus compliqué. Désormais il voyait le monde par ses yeux, et il ne pouvait plus se comporter de la même manière. Le flux d’informations nouvelles était si considérable qu’il avait des difficultés à tout assimiler. Il n’avait plus le cœur léger, et il se vit contraint de modifier ses habitudes. Mille scrupules inédits s’étaient emparés de lui, et l’amenaient à se juger ! Le premier pas vers le courage venait d’être franchi. La vraie vie commençait.

Dans un miroir

Huit jours après on aurait pu penser qu’ils allaient se marier. Ils étaient devenus inséparables. Ils passaient ensemble presque tout leur temps libre. Et pourtant elle avait eu un peu de mal à l’accrocher. Il était apparu qu’il était amoureux, mais ça l’avait rendu encore plus timide ! Qui plus est, chaque fois qu’il osait, elle le sentait s’échapper. C’était un amoureux d’un genre particulier ! Il ne la désirait que si elle parvenait à maintenir entre eux une certaine distance… Si elle cédait trop vite, il se désabusait. Elle devait résister suffisamment pour l’exciter, mais pas trop tout de même, sinon il se décourageait. Elle devait s’arranger pour lui paraître inaccessible, mais possible. Ce n’était pas vraiment difficile à comprendre, mais c’était compliqué, du moins les premiers jours.
En revanche elle commençait à le connaître mieux. Il était surprenant, mais son comportement n’était pas si incohérent qu’elle l’avait cru de prime abord. Il était semblait-il réellement innocent, mais de cette innocence il tirait une force dont il était conscient. C’était paradoxal, mais il avait trouvé ainsi une sorte d’équilibre… Cela formait une boucle, à la limite du cynisme, sans jamais y sombrer. Le plus étrange était que son innocence paraissait être inépuisable… À croire qu’il se la fabriquait ! Mais était-ce possible ?
Elle était parvenue à le faire parler, mais gardait l’impression qu’il n’était pas aussi sincère qu’il avait l’air de l’être. Sa volonté d’adaptation semblait venir du cœur, mais elle ne savait toujours pas ce qui la motivait. À croire qu’il était tout à fait dépourvu de personnalité ! Il avait adopté ses manières d’agir sans qu’elle l’ait vu venir, et la plupart du temps elle s’y laissait prendre. Il s’était même approprié sa façon de penser ! Ça lui faisait un masque derrière lequel elle le cherchait sans pouvoir le trouver… Par moments elle croyait attraper quelque chose qui était bien à lui, une tournure d’esprit qu’elle savait étrangère, mais ça s’évanouissait sitôt qu’elle essayait de le mettre en valeur. Il n’était pas fuyant, mais il semblait insaisissable. Ou plutôt pire : inexistant. Ce qui à l’évidence ne tenait pas debout.
Malgré tout il était charmant. Enfin, non. Pas vraiment. Disons : divertissant. Même si elle avait trop souvent la sensation de se retrouver prise dans un miroir, elle le trouvait intéressant. Pas toujours délicat ni attentionné, mais très affectueux. Le feu de son amour ne la réchauffait guère, mais il était splendide, s’élevait haut et clair, et il l’illuminait. Le spectacle à lui seul valait le déplacement. Sa flamme manquait peut-être de sincérité, mais méritait qu’elle l’entretienne. Et puis, elle n’était pas malade, était bien constituée, et n’avait donc aucun besoin d’un radiateur.

Précieuse intimité

Elle apprécia le film, mais le trouva trop long. Surtout, elle fut déçue qu’il n’ait pas eu l’idée de profiter de l’obscurité pour l’embrasser ou au moins lui prendre la main. Il était énervé, avait passé son temps à faire des commentaires, et en sortant se mit à lui expliquer en détail pourquoi ce film était génial. Elle le laissa parler, poussa la complaisance jusqu’à l’encourager, si bien qu’il ne tarda pas à perdre tout à fait la tête.
Quand il se fut calmé elle demanda innocemment ce qu’il avait prévu de faire ensuite, et le vit se décomposer. Apparemment son imagination ne l’avait pas porté jusque là. “ Aucune idée, répliqua-t-il. Tu veux qu’on se promène un peu ? À quelle heure dois-tu t’en aller ?
— Je ne suis pas pressée. Mais, si tu as quelque chose à faire, je ne veux pas te retenir…
— Non, non. Je n’ai rien de prévu. On peut rester ensemble aussi longtemps que tu voudras. C’est juste que j’ignore ce qui pourrait te plaire…
— À vrai dire je n’ai pas très envie de marcher, mais pourquoi pas ? Il y a des trucs intéressants à voir dans le quartier ? Tu ne m’as pas dit que tu habitais tout près ?
— Ah ! oui. Juste à côté. Pourquoi ? Tu veux aller chez moi ? C’est vrai que tu n’y es jamais venue ! Seulement, je te préviens : il y a du désordre. Je n’avais pas prévu d’avoir de la visite !
— Non, non. Si ça t’embête, je ne tiens pas à m’imposer.
— Oh ! ça ne m’embête pas. C’est juste que… Enfin, j’aurais dû faire le ménage ! Je n’avais pas pensé que ça irait si vite !
— Si vite ? Que veux-tu dire ?
— Non, rien. Tu as raison. C’est moi qui me fais des idées.
— Mais, si tu veux rester dehors, ça ne me gêne pas ! Après tout, il fait beau. On peut profiter du soleil. C’est juste que j’aimerais mieux qu’on s’installe quelque part, et puis je boirais bien quelque chose… On peut aller dans un café, si c’est trop sale chez toi !
— Je n’ai pas dit non plus que c’était sale ! Il ne faut pas exagérer !
— C’est comme tu préfères. Je te laisse choisir. À moins que tu aies une autre idée, naturellement…
— Je veux bien t’emmener chez moi, mais à une condition.
— Ne compte pas sur moi pour faire le ménage !
— Non, non. Au contraire !
— Alors quoi ?
— C’est moi qui entre le premier, et tu me laisses le temps de ranger un peu avant de venir !
— Pourquoi ? Il y a des choses que je ne dois pas voir ? Des sous-vêtements féminins qui traînent sur le lit ?
— Voilà ! Par exemple !
— C’est vrai ?
— Non, bien sûr. Mais on ne sait jamais. Je préfère vérifier. J’ai envie que ce soit présentable !
— C’est trop d’honneur !
— Tu le mérites ! Et puis je tiens à ma réputation !
— Quelle réputation ?
— Rien. Je plaisante. Alors c’est d’accord ?
— Promis. J’attendrai sagement ton autorisation. Tu auras tout le temps de protéger ta précieuse intimité !
— Ce n’est pas la question. C’est juste que… Oh ! et puis laisse tomber. On y va ?
— Quand tu veux. Je suis déjà sous le charme.
— N’en fais pas trop non plus. Tu vas m’intimider.
— Si ça t’embête tant que ça, on peut aller ailleurs…
— Non, non. C’est décidé. Mais ne viens pas te plaindre si ça ne te plaît pas !
— Je suis sûre du contraire.
— Bon. Allons-y vite, avant que je change d’avis.
— C’est loin ?
— Non, c’est au bout de la rue.
— Si près ? Et tu n’avais même pas eu l’idée de m’inviter ? Je pourrais me vexer !
— Je n’aurais pas osé… C’est toujours délicat.
— Tu m’étonneras toujours !
— C’est bien mon intention… Du moins si ça te plaît !
— Oh ! tu sais… Moi, tout me plaît.
— Même moi ?
— Je ne sais pas… Qu’en penses-tu ?
— Je peux jouer mon joker ? ”

Rétablir le contact

Elle mit quelques semaines avant d’oser tenter de le rejoindre. Elle ne désirait pas paraître s’accrocher. Son cœur était touché, mais il lui semblait évident qu’elle avait intérêt à ne pas le montrer. D’autant qu’elle était incapable de se justifier. Elle ignorait encore ce qu’elle voulait de lui. Hormis bien entendu quelques plaisirs charnels, mais c’était accessoire. En surface elle ambitionnait de régler cette affaire tout en sauvant les apparences. Après tout il l’avait tout de même humiliée ! Elle n’y attachait que très peu d’importance, mais ça faisait désordre.
Au fond, c’était moins clair. Avant tout elle voulait rétablir le contact. Ce qu’il cachait l’intéressait, et pour l’apprendre elle était prête à faire beaucoup de compromis. Elle avait essayé de ne plus y penser, mais n’avait pu y réussir. Au moins elle devait essayer de comprendre ce qui chez ce garçon lui avait fait un tel effet.

Lui l’avait presque oubliée. Sa vie sentimentale était à cette époque assez désordonnée, et il avait parfois du mal à coller un prénom sur le visage de celles avec qui il sortait. Leurs quelques rendez-vous n’avaient été en somme qu’une aventure passagère. De plus le rôle qu’il avait joué n’avait rien eu de très glorieux — il n’était donc guère surprenant qu’il eût préféré l’occulter.
Son oubli cependant eut l’avantage de l’empêcher de paniquer quand il la reconnut. Le temps que son prénom lui revienne en mémoire, il fut forcé de lui répondre sur un ton léger. Consciente de son avantage, elle sourit discrètement de son inconséquence, lui demanda de ses nouvelles, avant de s’excuser de n’avoir pas trouvé le temps plus tôt de l’appeler ou de passer le voir… Elle avait eu mille choses à faire, et espérait qu’il ne lui tenait pas rigueur de l’avoir négligé !
En lui un voyant rouge s’alluma. Où avait-elle pêché qu’il avait besoin d’elle ? Et aussitôt il s’en voulut de son ingratitude. Il ne lui devait rien, mais elle ne méritait pas pour autant son mépris ! Sans doute était-ce lui le plus méprisable des deux ! Et puisque malgré tout elle était amicale… Puisqu’elle semblait avoir oublié qu’il s’était plutôt mal conduit avec elle… Il pouvait au moins lui faire croire qu’elle était à ses yeux aussi importante qu’elle se l’imaginait !
Négligeant la question qu’elle lui avait posée, il lui dit qu’elle semblait avoir beaucoup changé. En tout cas il était heureux de la revoir ! Elle lui avait manqué ! Puis il la convia à sortir boire un verre — ce qui évidemment signifiait qu’il voulait faire l’amour avec elle.
Sur le coup elle faillit perdre son assurance. Elle ne s’était pas attendue à ce qu’il réagisse si favorablement ! Devait-elle accepter ce qu’il sous-entendait ? Ne pouvait-elle pas profiter de sa docilité pour marquer quelques points ? Après tout, il l’avait quand même laissée tomber ! Elle se savait en droit de le lui reprocher.
Elle consulta sa montre, précisa qu’elle ne disposait que d’assez peu de temps, puis demanda s’il était sûr de pouvoir quitter son travail aussi facilement. L’inquiétude lui allait bien, et elle se dégageait ainsi d’une grande partie de sa responsabilité. Sans doute était-elle venue le chercher, mais maintenant c’était lui qui lui courait après ! Et puisqu’il insistait…
Crâneur, il répliqua que ce n’était pas grave, qu’il avait l’habitude de faire ce qu’il voulait, puis enjôleur il ajouta qu’elle avait bien un quart d’heure à lui consacrer… Depuis le temps qu’ils ne s’étaient pas vus ! Elle n’allait quand même pas l’abandonner si vite !
Elle fut un peu choquée par sa désinvolture, mais s’abstint de lui faire remarquer qu’il était seul responsable de leur séparation. Se mettant à sa place, elle devinait qu’il se trouvait dans une position plutôt inconfortable. L’occasion d’accorder leurs violons finirait bien par se présenter. Qu’il veuille la charmer était déjà flatteur. Elle n’était pas pressée d’en tirer des excuses. D’autant que celles-ci ne seraient pas sincères si elle le contraignait.
Allait-elle accepter de coucher avec lui ? Oui, bien sûr. Car après tout c’était en grande partie pour ça qu’elle était revenue… Mais pas immédiatement. Elle voulait d’abord s’assurer qu’il n’allait pas lui filer entre les doigts une fois de plus. Et puis se faire désirer n’avait rien de désagréable… Au moins ainsi elle était sûre de ne pas l’effrayer ! Il était le chasseur, elle n’était que la proie : les rôles maintenant se trouvaient inversés. À la limite elle pouvait même jouer la biche effarouchée ! Non. Là, c’était peut-être trop. Il ne la croirait pas. Et de toutes façons elle devait éviter de lui donner le sentiment d’une victoire facile. Sans doute n’aurait-il plus peur, mais il serait blasé : il fallait naviguer entre ces deux écueils.
Et puis elle n’avait pas menti. Elle n’avait réellement que peu de temps pour lui. Tout du moins aujourd’hui. Elle s’était ménagée cette porte de sortie en cas d’échec, et maintenant était forcée de respecter le programme qu’elle s’était imposée. En fin de compte ça valait mieux. Vu sa disposition d’esprit, ce délai allait sans doute l’exciter davantage. Au pire, s’il se décourageait, elle se verrait contrainte à renoncer. Plus vraisemblablement, elle attendrait quelques semaines supplémentaires, puis reviendrait à la charge. Pour l’instant l’échec paraissait improbable. S’il insistait suffisamment, elle pourrait se libérer pour la soirée. C’était dans les limites du faisable. Toutefois quelques jours de délai lui semblaient souhaitables. Qu’elle ait au moins le temps de réfléchir à la question. Et puis il méritait qu’elle le fasse marcher !
Ils s’installèrent au café et commencèrent à discuter. Il avait une envie folle de l’embrasser mais ignorait s’il y était autorisé. Il parla peu de lui, mais en revanche voulut savoir tout ce qu’elle avait fait. Elle l’informa très volontiers, mais rapidement elle s’aperçut qu’il ne l’écoutait pas. Il la couvait des yeux comme un gosse extasié. Elle débita quelques grossiers mensonges pour voir s’il réagissait, mais il continua à l’interroger sans même s’apercevoir de l’extravagance de ce qu’elle venait de dire. Elle résolut de ne plus lui répondre, et inquiète demanda s’il n’était pas temps qu’il retourne travailler.
Ça suffit à le dégriser. Il regarda sa montre, et dit qu’effectivement… Mais ils ne pouvaient pas se quitter comme ça ! Il voulait la revoir ! Il fallait tout de suite qu’ils prennent rendez-vous ! “ Pourquoi pas ? ” lui dit-elle, dissimulant sa joie. Qu’avait-il à lui proposer ?
Il réfléchit quelques instants, puis demanda si elle était libre pour le samedi suivant. Ils pourraient par exemple aller au cinéma… Près de chez lui passait un film qu’il tenait à revoir, et il était certain que cela lui plairait ! Il avait failli dire que jusque là ses soirées étaient prises, mais avait su se retenir…
Elle fut un peu déçue qu’il ne soit pas plus pressé, mais ne le montra pas. À son tour elle prit le temps de réfléchir, puis dit qu’à sa connaissance elle n’avait rien de prévu ce jour-là, et enfin elle convint que l’idée semblait bonne… Du moins si elle n’avait pas déjà vu le film en question ! Soudain cérémonieux il en donna le titre, puis ajouta qu’à son avis il s’agissait d’un véritable chef-d’œuvre ! “ Ah ! oui, répliqua-t-elle. Ça tombe bien ! Justement j’avais très envie d’aller le voir ! ” Ce qui n’était pas vrai, mais lui sembla gentil. En vérité, ce qu’elle avait surtout envie de voir, c’était son appartement. Elle n’y était jamais allée, et la proximité du cinéma l’amenait à penser qu’ensuite…
Restait qu’elle était vexée qu’il n’ait pas proposé un rendez-vous pour le soir même. Au moins elle aurait eu la joie de refuser. Elle qui voulait le faire marcher, c’était plutôt raté !
À nouveau il eut très envie de l’embrasser quand ils se séparèrent, mais dut se contenter de bises aseptisées. À défaut il la prit aux épaules d’un geste possessif, dont elle se dégagea sans paraître y penser. Puis il lui rappela le lieu et l’heure de leur rendez-vous, et insista qu’il comptait sur elle. Elle lui dit que c’était noté, qu’il n’avait pas à s’inquiéter, puis consulta sa montre, et l’informa qu’il avait quitté son travail depuis plus d’une demi-heure. Elle n’avait pas envie qu’il ait des ennuis à cause d’elle ! “ Déjà ! répliqua-t-il. Je n’ai pas vu le temps passer ! ” Enfin il s’en alla, après lui avoir fait un dernier compliment. Songeuse, elle attendit de voir la porte se fermer derrière lui avant de se diriger vers la station de métro la plus proche.